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Sahib Bibi aur Ghulam

Note :  (9/10)

Publié vendredi 17 octobre 2008, par Maya
Dernière modification lundi 10 novembre 2008
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Un homme mûr chargé de plans arrive sur un chantier : les ruines d’un palais qu’il semble connaître. Resté seul, une voix l’appelle, celle du passé… Flash-back.

Bhoothnath (Guru Dutt) est un jeune homme quand il arrive à Calcutta, où son ami d’enfance travaille pour la riche famille qui vit dans ce palais. Il vient d’un village éloigné, et découvre effaré un mode de vie plus moderne et plus luxueux. Son ami est très souvent absent, occupé à de mystérieuses occupations politiques, dans un Bengale occupé par les Britanniques. Il lui trouve du travail chez un de ses amis, qui possède une fabrique artisanale de sindoor. La jeune fille de la maison est non seulement très jolie, mais aussi lettrée et musicienne, vive et indépendante. Jaba (Waheeda Rehman) se moque gentiment de l’air emprunté du pauvre Bhoothnath, lequel en perd régulièrement le peu d’assurance acquise.

Parallèlement, il fait la connaissance des habitants du palais, une famille qui ressemble à un piano désaccordé : à l’extérieur, une belle prestance, mais à l’intérieur, aucune harmonie. Le pire de tous est le fils cadet, qui passe ses nuits chez une prostituée, dort ivre mort toute la journée pour repartir le soir, malgré les plaintes de sa jeune et jolie épouse, Chhoti Bahu ("petite belle-fille", Meena Kumari). Celle-ci est profondément malheureuse, elle se sent inutile, rejetée par le seul être qui représente tout pour elle, par tradition : son époux (Rehman). Contrairement aux autres femmes de la maison elle ne se résout pas à n’être qu’une ombre. Elle est prête à tout pour attirer son attention, obtenir un peu d’amour, jouer enfin son rôle d’épouse. Le gentil Bhoothnath s’efforce de l’aider, subjugué par sa beauté et plaignant son infortune.

Sahib Bibi aur Ghulam (le maître, l’épouse et l’esclave), est fondé sur deux personnages de femmes diamétralement opposées, l’une indépendante, l’autre dépendante. Pourtant elles ne sont caricaturales ni l’une ni l’autre, au contraire elles sont l’une et l’autre attachantes, très cohérentes dans leurs façons d’être. Elles sont toutes les deux prisonnières de schémas d’un autre temps. Bhoothnath est leur faire-valoir : retranché derrière sa timidité, il les met merveilleusement en valeur. Il est notre regard, admiratif ou ému.

En contre-point de cette histoire particulière, Guru Dutt met en scène la fin d’un monde matérialisée par les ruines des premières images, mais aussi par les comportements des zamindar (propriétaires) arrogants et futiles, incapables de prêter attention à ce qui les entoure, que ce soit leurs femmes qui souffrent, le pouvoir qui leur échappe, leurs esclaves qui se révoltent, les difficultés financières qui pointent. Leur aveuglement est total.

Meena Kumari est LA star du film. La mise en scène et la luminosité du noir et blanc la mettent superbement en valeur. Son immense regard est inoubliable, tour à tour empli d’espérance, d’amour, de doute, de désespoir, de résignation, il happe le spectateur. La musique qui l’accompagne, mélancolique, contribue au charme qui s’en dégage. Les chansons qui sont attribuées à son personnage, interprétées par Geeta Dutt, l’épouse de l’acteur, sont restées des classiques, notamment Na Jao Saiyaan. Meena Kumari a reçu l’Award de la meilleure actrice et sa performance est considérée comme l’une des meilleures interprétations féminines de l’âge d’or du cinéma hindi.

Elles ne se croiseront pas de tout le film, mais son pendant, Waheeda Rehman, est splendide aussi. Plus angulaire, plus rugueuse lorsque Meena Kumari n’est que courbes, elle sait incarner une Jaba stoïque, courageuse, très moderne même si elle aussi finit par devoir accepter le destin. Mais avec elle le destin sera clément…

Cela ne saute pas aux yeux de prime abord, mais Sahib Bibi aur Ghulam est un des films les plus optimistes qui aient été produits par Guru Dutt (il ne l’a pas réalisé mais il était très proche du réalisateur, son ami et dialoguiste Abrar Alvi). Même si certaines scènes de Meena Kumari sont déchirantes, même si le désespoir de Chhoti Bahu nous serre le cœur longtemps après avoir vu le film, la détermination de Waheeda Rehman est rafraîchissante, tout comme Guru Dutt qui avec son innocent Bhoothnath, incarne un monde naissant, plus altruiste, plus humble, plus ouvert. Si les aliénés du monde ancien connaissent un sort bien cruel, leur esclave est devenu l’architecte du monde nouveau.

Aux Filmfare Awards de 1962, Sahib Bibi aur Ghulam a été sacré meilleur film. Il a représenté l’Inde aux Oscars en 1963, il faisait également partie de la sélection du Festival de Berlin. Le film a connu un immense succès populaire à sa sortie, ses chansons sont restées des références, ses personnages en ont inspiré d’autres. Jusqu’à certains plans que l’on retrouve dans Devdas de Sanjay Leela Bhansali.

Une nouvelle version de ce grand classique est en préparation, réalisée par Rituparno Ghosh, avec Salman Khan, Priyanka Chopra, Vidya Balan, John Abraham (no comment).

Année : 1962
Pays : Inde (Hindi)
Réalisation : Abrar Alvi
Acteurs : Meena Kumari, Guru Dutt, Waheeda Rehman, Rehman
Musique : Hemant Kumar
Producteur : Guru Dutt


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