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Adieu Calcutta

Publié vendredi 4 septembre 2015
Dernière modification samedi 5 septembre 2015
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Par Alineji

Rubrique Littérature
◀ Longues distances
▶ Seule fille de mon village

Paru au début de l’été 2015, Adieu Calcutta de Bunny Suraiya est un livre enchanteur, à la fois drôle et touchant. Il fait revivre le Calcutta de la fin des années 1950 et du début des années 1960. Une ville cosmopolite, cultivée, à l’époque de son plus grand bouillonnement culturel et intellectuel, où se côtoient sans vraiment se mélanger toutes les populations. Il raconte la vie d’une famille métisse de l’ancienne capitale du Raj britannique, dix ans après l’indépendance. Rares sont les romans mettant en scène les anglo-indiens, et celui-ci plonge le lecteur dans cette micro société restée en Inde après le départ des Anglais, alors que les rênes du pays ont été confiés aux Indiens, « à ces maudits autochtones », comme dit le héros Robert Ryan.

Ce dernier a tout pour être heureux. Sa famille est unie. Il a un bon poste dans un grand cabinet juridique, mais il n’a qu’un seul rêve, celui de retourner au pays, c’est-à-dire en Angleterre, un pays fantasmé qu’il ne connaît pas, où il n’a jamais mis les pieds. Il ne lui est pas facile de n’appartenir ni tout à fait à l’Inde dans laquelle il est né, ni au lointain pays où il a aussi des ancêtres. Sa femme, la très belle Grâce, est au contraire très heureuse dans cette Inde qui se découvre libre, même si tout n’y est pas parfait. Leurs deux filles, jeunes adultes, sont elles aussi très attachées à leur ville. Elles sont en train d’y trouver leur place et d’y bâtir leur avenir. L’aînée, Shirley, jolie blonde au teint rose, presque plus anglaise que les anglais, devient chanteuse dans un grand hôtel, le Prince, où se donne rendez-vous la nouvelle élite de cette société postcoloniale. Paddy, la délicieuse cadette, aussi brune que sa sœur est blonde, commence à travailler dans un bureau. Son existence bascule lorsqu’un soir, elle va écouter Shirley. Son voisin de table, le beau Karam, tombe immédiatement sous son charme et cette attirance est réciproque…

Ce n’est pas par hasard que le livre s’ouvre sur un autre personnage, Ayah, d’origine musulmane, dont le véritable nom a été oublié par tous, y compris par elle-même. Elle a en effet été la nounou, l’ayah, de Shirley et Paddy depuis leur naissance, avant d’être la cuisinière et fait partie intégrante de la famille. Son mari Apurru, bien qu’employé dans un hôtel, rend lui aussi de menus services dans la maison. Il envisage sérieusement à son tour de retourner dans leur village natal, Chittagong, maintenant situé au Pakistan oriental, le futur Bangladesh. Car que deviendront-ils tous les deux à leur âge, dit-il à une Ayah, désespérée, lorsque la famille sera partie en Angleterre, les abandonnant après toutes ces années de bons et loyaux services. Ils n’auront plus leur place à Calcutta.

Leur place ! C’est bien de la place et de l’identité de chacun des protagonistes dont il est question tout au long de ces pages. Leur sentiment d’appartenance ou de déracinement est au cœur du livre. Chaque court chapitre adopte habilement le point de vue de l’un ou l’autre d’entre eux. Les plus secondaires (le patron anglais de Robert, Peter Wilson, et son épouse Alice, le jeune collègue indien, diplômé du King’s College de Londres, Ronnen Mukherjî, marié contre son gré dès son retour au pays à Rîla qui ne l’aime pas non plus) ont des regards différents et fournissent des repères sur une réalité que ne perçoivent pas forcément les personnages centraux, en particulier Robert qui veut imposer son rêve aux autres.

Lors de la parution d’Adieu Calcutta en Inde, Bunny Suraiya a déclaré que tout un chacun pouvait se sentir en exil dans ce monde globalisé et en perpétuelle évolution, même sans changer de pays ou de maison. « L’exil est un état d’esprit plus qu’un déplacement physique », a-t-elle ajouté. C’est la ville de son enfance qu’elle décrit, les rues, les écoles, les magasins, les clubs… sont réels. Certains personnages sont basés sur des personnes qu’elle a connues, tout comme certains passages du roman sont autobiographiques. N’allez pourtant pas croire que le ton est pesant, il reste léger de bout en bout et toujours juste, même dans les moments graves. La phrase est limpide, claire, et semble presque trop simple dans sa construction. En fait, comme dans toute véritable œuvre, quelle qu’elle soit, le travail d’écriture ne se voit pas.

Des critiques ont comparé son style à celui de Jane Austen. C’est tout à fait pertinent. C’est sans doute l’un des plus beaux compliments que l’on puisse faire à l’auteure qui se réclame de cette prestigieuse filiation, tout comme elle reconnait l’influence d’un écrivain moins célèbre en France, Alexander Mc Call Smith, auteur notamment de la série de romans policiers, les enquêtes de Mma Ramotswe [1]. Les trois ont en commun de parler du quotidien, de montrer des gens simples, dans une langue accessible.

Adieu Calcutta était en gestation dans la tête de Bunny Suraiya depuis longtemps, mais sa rédaction a été rapide. Écrit en quatre mois seulement, il a coulé presque d’un seul jet de sa plume. Et l’ouvrage, relativement court, se lit de la même manière, d’une seule traite. En effet, le lecteur éprouve beaucoup de mal à le reposer avant d’avoir atteint les dernières pages. L’écrivaine a avoué avoir pleuré et avoir ressenti un profond sentiment d’abandon lorsqu’elle a laissé ses personnages à la fin de son récit. Il en est de même du pauvre lecteur qui s’est attaché à eux et a l’impression de les avoir toujours connus, tant ils sont authentiques. Et si vous vous plongez dans ce roman, ce que je vous recommande vivement, vous aurez vous aussi une furieuse envie de savoir ce qu’il est arrivé « après » à Robert et à Grâce, à Shirley, à Paddy et à Karam, ainsi qu’à Ayah et à son mari. 

Bunny Suraiya est née et a grandi à Calcutta. Elle est mariée à un célèbre journaliste satirique et chroniqueur du Times of India, Jurg Suraiya. Après avoir travaillé dans l’industrie de la publicité, comme rédactrice puis comme directrice de la création, elle a commencé, vers 1990, à écrire en indépendante des chroniques régulières dans plusieurs magazines, à Londres ou à Dubaï, tels que Time Out et Kaleej Times. Coup d’essai et coup de maître, Adieu Calcutta, publié en Inde en 2011, sous le titre Calcutta Exile, est son premier roman. L’auteure a déclaré dans une interview qu’une suite, demandée par de nombreux lecteurs, pourrait être donnée à son roman qu’elle est en train d’adapter pour le théâtre. On l’espère et on l’attend avec impatience.

Fiche Bibliographique :

Titre : Adieu Calcutta
Auteur : Bunny Suraiya
Traduction de l’anglais : Dominique Vitalyos
Date de parution : juin 2015
Édition : Albin Michel, broché, 293 p.
Édition originale : Calcutta Exile, Harper Collins Publishers, Noida - Uttar Pradesh, 2011
ISBN : 978-2-226-31722-3


[1Ils ont paru en français, dans la collection Grands détectives, aux éditions 10/18, pour ceux qui voudraient s’y plonger


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