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Badlapur


Bande originale

Aaja Aaja (remix)
Jee Karda [Badlapur]
Jee Karda (Rock Version)
Jeena Jeena
Judaai
Jeena Jeena (remix)
Badla Badla
Sone Ka Pani

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La critique de Fantastikindia

Par Alineji - le 25 novembre 2015

Note :
(8/10)

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Badlapur est une petite localité du Mahārāshtra, sorte de banlieue triste à l’est de Bombay, un trou dans lequel atterrit le héros, après avoir tout perdu. La ville donne son nom au film, une histoire de vengeance, un drame noir, très noir, comme le cinéma indien en produit de plus en plus ces temps-ci. Décidément la mode à Bollywood n’est plus vraiment aux romances et aux « happy endings ».

Les premières images montrent une paisible scène de bonheur familial. Misha (Yami Gautam) et son fils Robin sortent d’une échoppe où la jeune femme vient de faire ses courses quotidiennes. Malheureusement, leur route croise celle de Liak (Nawazuddin Siddiqui) et d’Harman (Vinay Pathak) qui, eux, viennent de dévaliser une banque et les prennent en otages dans la propre voiture de Misha. Cédant à la panique, Liak tire sur celle-ci tandis que l’enfant est éjecté du véhicule et tombe sur la chaussée. Au terme d’une course poursuite avec la police, Liak est pris tout en ayant auparavant permis à Harman de s’échapper et de conserver le butin. Lorsque Raghav, dit Raghu (Varun Dhawan), se rend à l’hôpital, il est trop tard. Sa femme et son fils sont morts, sa vie est brisée. Refusant de livrer le nom de son complice, Liak fait croire que c’est son mystérieux comparse qui a tué Misha et Robin, et est finalement condamné à vingt ans de réclusion.

Dès lors, Raghu se replie sur lui-même et ne pense plus qu’à se venger de l’assassin de sa famille. Il quitte son emploi confortable de cadre dans une boîte de publicité de Pune et engage une détective. De cette dernière, il apprend seulement le nom de la petite amie de Liak, une prostituée nommée Jhimli (Huma Qureshi). Essayant en vain de la faire parler, au cours d’une scène assez pénible, il finit par se mettre en colère, allant jusqu’à la torturer et la violer. A peine descendu du train à la station de Badlapur où il va se terrer, il tente de mettre fin à ses jours, se fait tabasser, puis y mène une vie recluse, travaillant comme contremaître dans une petite usine et cultivant sa haine. Quinze ans plus tard, il trouve une opportunité de remonter jusqu’à celui qu’il croit être le meurtrier, lorsqu’une travailleuse humanitaire, Shobba (Divya Dutta), le sollicite pour qu’il écrive aux autorités judiciaires une lettre de pardon qui permettra à Liak, atteint d’un cancer en phase terminale, de finir sa vie hors de prison… Mais va-t-il pardonner ? Non, bien sûr.

Si vous attendez un thriller réaliste, par exemple un film à la Ugly, ou un drame social explorant les travers de la société indienne contemporaine, passez votre chemin. On y trouvera bien quelques flashs sur certains fléaux endémiques, comme la corruption, mais à la marge. Pour prendre un exemple littéraire bien connu, qui aurait l’idée de chercher du réalisme dans le Comte de Monte-Cristo ? Et pourtant, le roman de Dumas est une des meilleures illustrations qui soit de la société de la Restauration. C’est un peu la même chose dans Badlapur.

Une simple histoire de vengeance alors, comme le cinéma en produit beaucoup ? Pas seulement… Violent, difficile à supporter par moments, ce film n’en est pas moins une sorte de fable, une réflexion morale sur le surgissement du mal et l’impossibilité de l’oubli, qui vous tient en haleine jusqu’au bout. Comme certains westerns marquants, sans remonter jusqu’aux débuts de la grande histoire du cinéma américain, l’œuvre montre un homme ordinaire, brisé par le destin, adoptant des conduites hors du commun. On pense à certains films de Clint Eatswood, par exemple à Josey Wales, hors-la-loi ou à Pale Rider, mais aussi à Mystic River, plus récent et dans un autre genre ; des œuvres dans lesquelles les héros, à un moment crucial, s’enferment dans une voie unique et fausse, poussant à l’extrême un type de comportement, alors que d’autres vont se montrer capables de bifurquer après un déclic.

Certains critiques ont intenté à Badlapur un procès en misogynie, tout en reconnaissant ses qualités. C’est un peu plus complexe à mon sens. Il est certain que la vengeance ignoble de Raghu, s’exerçant d’abord sur des femmes, est malheureusement pensée et vécue par lui comme un acte de guerre, une punition qu’il inflige à ceux qui lui ont pris la sienne. Et c’est une sale guerre. Mais, ces violences sont heureusement compensées dans le film par la tendresse que porte le vrai meurtrier aux deux personnes qui comptent pour lui, sa mère et sa petite amie. Enfin, les personnages féminins sont loin d’être des potiches, comme c’est le cas dans d’autres films hindis récents qu’on se gardera de citer par pure charité.

La haine, la soif de vengeance du héros, Raghu, n’épargnent pas les innocents et le ravalent au rang des assassins qu’il pourchasse. C’est ce que lui dit en substance Liak, lors d’une confrontation avec lui : « Quelle est la différence entre toi et moi ? Tu es comme moi, j’ai cédé à un moment de panique, toi tu as muri ta vengeance, tu es devenu fou. » Le spectateur assiste à une mise en miroir des deux personnages, du « mauvais » Liak et du « bon » Raghu, et l’on ne dévoilera pas comment une seconde chance sera peut-être finalement offerte à ce dernier. Le film se clôt pratiquement sur la figure bouleversante de Jhimli. Elle tire la morale de l’histoire, qui décolle alors pour devenir une sorte de parabole, non pas sur la rédemption, ce serait trop simple, mais sur l’humanité qui resurgit au moment où on ne l’attend plus. Une lueur d’espoir.

Aucun manichéisme dans Badlapur, mais au contraire une vraie complexité psychologique de tous les protagonistes. Le film offre à cet égard des surprises à chaque tournant. L’évolution intérieure des personnages est subtilement montrée. Une série de flashbacks, judicieusement intégrés à la narration, permet de mesurer les changements. Les pulsions sadiques de Raghu, que son deuil transforme peu à peu en monstre, sont contrebalancées par la part d’humanité que Liak révèle progressivement. La mise en scène montre habilement les côtés les plus dérangeants – et dérangés – du premier, par le biais surtout de certains regards ou sourires odieux, proprement effrayants, tandis qu’elle finit par rendre touchant le second, à travers ses tentatives maladroites et même cocasses d’évasion ou encore son rapport à sa mère et à Jhimli. Le visage rayonnant d’une joie presque enfantine de Liak, réfugié dans un cinéma, est un de ces moments de grâce, aussi surprenant et décalé que peut l’être l’irruption de la beauté dans la pire des laideurs, comme une belle irisation apparaissant après une marée noire sur une nappe de pétrole.

Le cinéaste Sriram Raghavan avait déjà tourné une histoire de vengeance, plus ou moins convaincante, Ek Hasina Thi, avec Saif Ali Khan. On retrouvait également l’acteur dans son précédent long-métrage, le très décevant Agent Vinod, réalisé en 2012. La qualité de son dernier opus n’étonne pas, surtout lorsque l’on sait que le scénario a été tiré d’un roman de l’écrivain italien Massimo Carlotto, publié en France en 2008, l’Immense obscurité de la mort [1]. Il a su en conserver toute la force, ce qui n’était pas évident, aidé en cela par un directeur photo chevronné, Anil Mehta, qui a auparavant été derrière la caméra pour Laagan, Veer Zara et plus récemment Highway. Ses cadrages et sa lumière particulièrement soignés ajoutent tantôt de la tension, tantôt du lyrisme à ce film qui sort des productions courantes.

Mais la plus grosse surprise vient des acteurs. L’immense talent de Nawazuddin Siddiqui éclate à chaque instant. Il y est aussi génial et complexe que dans Talaash qui avait contribué à le faire découvrir. Il mériterait grandement dix prix d’interprétation pour ce rôle. Varun Dhawan n’est pas en reste face à ce monument et confirme qu’il est capable de faire autre chose que des emplois de jeune premier en attente du grand amour. Il semble vouloir s’inscrire sur les traces de Shah Rukh Khan, que les rôles négatifs acceptés en début de carrière ont plutôt aidé. Il paraît juste un peu trop jeune pour la seconde partie du film, sans que cela nuise à la crédibilité de sa prestation. La vraie découverte vient toutefois des actrices. Yami Gautam et Huma Qureshi sont touchantes dans leur rôle respectif de femme et d’amante des deux héros, mais la palme va à une nouvelle venue dans le cinéma hindi, Rhadika Apte, dans celui de Karchan, la femme d’Harman. Malgré la brièveté de son rôle, dans la deuxième partie seulement, elle impressionne par son aisance et sa justesse de ton.

Ajoutons pour finir, à toutes ces qualités, une musique excellente composée par le duo Sachin-Jigar aux accents lyriques très forts. C’est vrai surtout pour Judaai et pour Jeena Jeena, qui accompagne le moment où Raghu entame dans la chambre recélant ses souvenirs une danse à vous tirer des larmes, comme s’il tenait Misha dans ses bras. Il n’y a qu’un seul morceau chorégraphié, et encore pendant le générique de fin, mais il est vrai que le scénario ne s’y prêtait guère. C’est la version rock de Jee Karda, qui permet aussi à Varun Dhawan d’affirmer ses dons de danseur. Chapeau ! un talent qui se confirme de rôle en rôle.



Bande-annonce


[1Paru chez Points, collection roman noir, en mai 2008, traduit par Laurent Lombard

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