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Conversation avec l’équipe du film Titli 2/2

Publié vendredi 27 juin 2014
Dernière modification vendredi 6 juin 2014
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Par Brigitte L. K.

Dossier Conversation avec l’équipe du film Titli
◀ Conversation avec l’équipe du film Titli 1/2
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Kanu Behl, le réalisateur, au micro

Vous avez eu des exigences tout à fait payantes avec votre équipe et vos acteurs ont été magnifiques dans votre film. Est-ce qu’il n’existait pas une forme de pression pour appeler un grand nom du box-office indien pour jouer dans ce film et le rendre commercial ?
Kanu Belh : Avec DBP et YRF , nous savions depuis le départ que le film fonctionnerait s’il était préparé d’une certaine manière. Le fait que ce soit un budget restreint a été favorable au film et a ôté toute une pression autour de lui. Ainsi, j’ai construit ce que j’avais en tête selon mes idées personnelles.
Avtar Panesar : Même si Dibakar Banerjee Production et Yash Raj Films sont perçus comme des sociétés de production très différentes depuis l’extérieur, je pense que ce qui les relie c’est leur loyauté au cinéma. Tout se décide à partir du scénario, donc, si un film demande un budget de 1 million de dollars, ce sera cette somme qui sera consacrée ; et ce ne sera pas 1.5 million de dollars. Avec des stars, ce film aurait été totalement différent évidemment !
Alors pourquoi est-ce que ce film Titli est une perle ? A mon avis, c’est un film indien dans l’âme, dans tous les sens du terme. Avant tout, c’est un langage cinématographique international et donc son atout pour se distinguer et se connecter à tous les niveaux. En tant que studio, nous n’avons pas envie de mettre en danger le processus créatif. Nos deux studios sont en phase dans ce domaine.

Ranvir , vous avez un nombre de succès importants dans votre carrière. Quelle fut votre expérience dans la construction de ce personnage au cours de ces trois mois de répétitions ? Est-ce qu’il vous a écœuré pendant le tournage ?
Ranvir : Kanu et Atul m’ont épuisé mais pas le personnage ! Le film de Kanu a été une expérience exceptionnelle avec ces ateliers de répétions et aussi ce script que je ressens si intimement et personnellement. Même ces ateliers ont eu un effet cathartique sur moi, et ma compréhension de ma propre famille. Cela n’a rien à voir avec mes précédents longs métrages.

Et Shashank, pour vos débuts, comment avez-vous trouvé ce procédé ?
Shashank Arora : A ce moment-là, il y avait énormément de nervosité et de pleurs. J’espérais que cela se termine vite mais, maintenant, avec le recul, c’était une remarquable expérience.

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Guneet Monga, la productrice

Pensez-vous que maintenant le bon moment pour l’Inde est arrivé ? Il y a quelques films indiens à présent que l’on peut voir partout. Le changement s’est produit il y a 12 ou 15 mois.
Guneet Monga : Les choses ont changé il y a 3 ans. En particulier, quand nous avons fait Gangs of Wasseypur. Et aussi un film comme Peddlers, qui ont commencé à sortir.
En fait en 2008, 2009, quand Dibakar a fait LSD, oye Lucky ! et Anurag a fait Gulaal, DevD. Je les cherchais car j’avais vécu cela. Donc, en 2008, quand ces films ont émergé il y a eu un acquiescement, un signe que, maintenant, il n’était plus question d’ignorer des films comme Shanghai, DevD. Plus tard, sont sortis That Girl in Yellow Boots, Peddlers et Gangs of Wasseypur. On attendait tous que cela se transforme en chiffres tangibles, en succès au box-office.
C’est agréable de venir ici et aussi de se sentir reconnu mais, ensuite, on revient aux données chiffrées. Car nous venons d’un pays où le marché domine, pas les subventions. Nous n’avons aucune subvention ou réduction de taxes. C’est un fonctionnement uniquement sur capitaux propres. Par conséquent, quel est le point de rupture entre l’art, du bon cinéma, entre un cinéma mondial et le box-office ? On a pris conscience qu’il fallait garder les budgets très serrés. Nous avions besoin que chaque penny soit sur l’écran à partir d’une étroite collaboration entre le réalisateur et le producteur.
Avec toute cette expérience, initialement je dois l’avouer, pendant That Girl in Yellow Boots , nous avancions sur un terrain inconnu ne sachant pas si des acheteurs seraient intéressés ou non. Or il y a une ère nouvelle du cinéma indien indépendant.
Je me souviens que, il y a quelques années, les festivals de cinéma indien étaient mal perçus en Inde. L’interprétation habituelle admettait que si un film était présenté dans un festival, alors il ne connaîtrait pas de sortie en salle car étiqueté "art et essai". Cette interprétation a cessé avec Gangs of Wasseypur ! Il a été présenté à Cannes et sa sortie en salle a atteint 10 millions de dollars au box-office indien, pour un film de gangsters, un film Bollywood. Ici, on a même pu voir les deux parties l’une à la suite de l’autre. C’est une histoire de gangsters bollywoodisée. Tous les gangsters sont obsédés par Bollywood, prenant le look d’Amitabh Bachchan, ils chantent ces chansons connues. Et ainsi, cela a été accepté en Inde.
Maintenant en 2014, je rends hommage au film de Ritesh Batra, The Lunchbox, et à Sandlands, et à Film Bazaar. Tous ces efforts conjoints dans le monde entier ont valorisé la mise en avant du cinéma indien et des réalisateurs indiens. Il y a eu une prise de conscience et particulièrement avec The Lunchbox, il y a eu une étape un peu plus facile.
Les gens me disaient au premier abord : "oh ! Vous venez de Bollywood ! " et ma réponse a été : " Je viens d’Inde et je voudrais vous montrer That Girl in Yellow Boots ou bien Peddlers ! " Ils étaient surpris. Donc, Bollywood est un sous-genre et ce n’est pas la définition de notre travail ! Il était difficile de créer des premiers contacts au départ. A présent, les choses sont plus simples, on rencontre des acheteurs. The Lunchbox a été vendu dans 70 pays, un peu moins de la moitié d’entre eux l’ont sorti en salles. Il a collecté plus de 15 millions de dollars dans le monde. C’est arrivé et, donc, cela peut se reproduire et on peut aller encore plus loin.

Je suppose que vous et de nombreuses personnes dans la salle avez rencontré une grande difficulté avec les acheteurs car ils pensent sur le mode des genres, des étiquettes. Peut-être que la force de ce film réside dans le fait qu’il raconte un drame familial et une activité criminelle. Le public le comprend très bien. Pour vous, lorsque vous introduisez ce film, est-ce facile de faire comprendre quel type de film Titli représente ?
Avtar Panesar : Quand nous nous sommes réunis au départ pour ce projet, nous avions l’idée de distribuer le film en Inde et aussi, éventuellement, de venir à Cannes. Effectivement, historiquement c’est ce qui arrivait aux films présentés en festival. On va bien voir comment cela va être ressenti sur place. Finalement, je pense que je vais avoir plus de difficultés dans la distribution du film en Inde. Néanmoins, nous souhaitons que notre participation au festival soutienne le lancement.
Concernant les 100 ans passés, l’industrie du cinéma indien a été repliée sur elle-même. Ce n’était pas un point négatif car nous étions tellement auto-suffisants. Nous n’avions aucunement besoin d’argent occidental ou de leurs capacités de distribution. Les films étaient créés par un groupe de cinéastes reconnus. Puisque l’Inde avait un immense appétit de divertissement, nous avons maintenu un regard vers l’intérieur.
Le changement récent vient des nouveaux-venus, qui ont vu des genres de films différents et qui ont voyagé. Ils ont envie de raconter des histoires différentes et, maintenant, nous sommes prêts à les accueillir.
Seulement, avec ce film Titli auquel nous croyons, nous devons aller vers l’extérieur. Nous devons sortir de notre zone de confort, engager des investissements et consacrer l’énergie nécessaire pour le promouvoir. C’est le point de différence majeur maintenant car nous sommes prêts à agir et à prendre de nouvelles directions.

Le film démarre dans un chantier de construction d’un parking. Le spectateur prend ses repères tout de suite, dans un environnement urbain et moderne. La grammaire que vous utilisez répond à mes références occidentales. Était-ce un parti pris conscient au cours du montage ? Ou bien est-ce venu naturellement car c’est le style de film que vous regardez la plupart du temps ?
Namrita, monteuse : Dans Titli, il y a une différence notable entre le monde dans lequel les personnages principaux vivent et le monde où ils aspirent à vivre. Ce chantier du parking serait leur aspiration. Mais, en fait, le scénario était écrit de cette manière et donc cela a été tourné conformément à l’histoire. Quand ils sont dans la maison, l’ambiance est claustrophobe. Ainsi le monde extérieur auquel Titli aspire est plus ouvert, enfin il lui semble qu’il est plus ouvert.
Pendant le montage, j’ai essayé de ne voir aucun film pour ne pas être influencée par un style particulier, car inconsciemment, il y a des effets. Par ailleurs, j’ai grandi dans le même voisinage que les protagonistes du film à Delhi. Je ressens intrinsèquement ces personnages comme s’ils étaient dans mon ADN.
Kanu Behl : La force du film est ce sentiment d’ honnêteté, d’authenticité. La majorité de l’équipe au cœur du film connaît très bien cet univers. Nous avons vécu dans ces environnements, nous les connaissons intimement. Au fond, c’est notre histoire et vous pouvez la ressentir !
La finalisation de cette histoire s’est mise en place au fil du temps. Pendant un an et demi on a étudié cette société, les raisons qui ont fait de cet homme un homme violent, son frère aîné est violent. Quel est le contexte de cette violence ? L’histoire et ses dialogues se sont affinés au fur et à mesure et même jusqu’au montage, en donnant de plus en plus de contextualisation des faits.
Je suis un grand admirateur de Stanley Kubrick. Je pense que le réalisateur est totalement en retrait et chaque film est une oeuvre à part entière. Parmi les contemporains, Steve MacQueen, Jacques Audiard, les frères Dardenne, Emir Kusturica, Abbas Kiarostami sont mes préférés.

Guneet Monga : J’aimerais ajouter un mot, si vous permettez, sur la période d’opportunité qui se présente en ce moment. Il faut savoir que les jeunes cinéastes actuels ne viennent pas d’une famille impliquée dans le cinéma. Ils ont grandi en regardant des films du monde entier. Les programmateurs de salles ont cherché pendant 20 ans des films indiens présentables chez eux et ils ont été surpris ces trois dernières années de trouver des nouveautés en Inde qui correspondent à leurs recherches. Je voudrais juste dire qu’il y a des attentes et nous arrivons à commencer à concrétiser ces attentes.

Il n’y a pas de doutes sur le fait que le monde est prêt à voir le cinéma indien mais est-ce que l’Inde est prête pour ce cinéma-là ? Traditionnellement, les films Bollywood masala étaient des échappatoires au réel et le public pauvre vivait le glamour dans ces films. Ici, c’est l’opposé et les spectateurs entrent dans la vie quotidienne. Est-ce que le public souhaite le voir ?
Guneet Monga : Parmi les paroles de Bouddha, je me souviens de celle-ci : "Quand vous êtes en quête, ne jugez pas". Nous sommes à l’étape de la recherche actuellement. Il serait trop tôt pour tirer des conclusions pour le moment. J’ai des relations avec le Comité de Distribution d’Inde et ils ont beaucoup de difficultés à surmonter. La VOD n’est pas encore mise en place pour le moment. Les performances au box-office de films à petits budgets comme Kahaani, The Lunchbox, et récemment Queen (très difficile à financer) qui a réussi à faire 65 crores en Inde, progressent significativement. Ils ne sont plus clandestins.
Avtar Panesar : Je partage ces réflexions. Je suis retourné en Inde il y a cinq ans après avoir vécu à Londres. Le drame en Inde est que nous pouvons faire des films d’art et d’essai, mais il n’y a pas de salles d’art et d’essai. Quand on dit que 65 pour cent de notre population a moins de 35 ans, c’est un chiffre stupéfiant. Si cette population pouvait voir ces films, elle les l’apprécierait sûrement. Mais le problème, pour moi et d’autres, c’est que je ne vais pas me lever à 9:00 un samedi matin pour me rendre dans une salle de cinéma. En conséquence, ces films retombent dans l’anonymat. S’il y a un film plus renommé, ils vont annuler cette séance pour attirer les spectateurs.
Pour The Lunchbox et Queen, les distributeurs se sont montrés plus confiants en les programmant et donc le public y a eu accès plus facilement. Dans l’avenir, il y a de plus en plus de chances pour que cela se renouvelle.

Pour le film Delhi Belly, il y a deux ou trois ans, beaucoup de jeunes Indiens me disaient : " On voit des Indiens comme nous, dans de petits appartements aux lits sales,…" N’y avait-il pas une soif de voir des films où ils se retrouvent tout simplement, et plus seulement du Bollywood ?
Avtar Panesar : Cela a toujours été ainsi. Le film Bombay boys d’il y a 10 ans représente le film Delhi Belly plus récent. C’est une règle générale partout dans le monde, à quelque niveau que ce soit, si le film se connecte au public, cela devient une histoire personnelle pour chaque spectateur.
Je me souviens lorsqu’on a fait Dilwale Dulhania le Jayenge en 1995, et il se joue toujours dans un cinéma de Bombay depuis 20 ans quasiment. En vivant en Occident, j’ai vu le public se sentir connecté à cette histoire. Ce film a ouvert une diffusion dans les salles de cinéma. A cette époque, les jeunes gens d’environ 18 ans connaissaient tous plus ou moins quelqu’un qui allait être marié en Inde ou bien cela les touchait directement.. Et soudain, ils se sont tous sentis tellement concernés par ces émotions. La seule différence résidait dans le fait qu’au moins une bonne moitié n’avait jamais été en Inde. Ce film illustrait l’Inde racontée par leurs parents et cette histoire résonnait très bien avec leur vécu.
Maintenant, en Inde, c’est le mouvement inverse. Le marché s’est ouvert. Beaucoup de gens voyagent à Londres, en Suisse, et y font du shopping et ils rêvent de ces contrées. Donc au final, quel que soit le lieu, votre film ne marche que si le public se connecte avec l’environnement ou les personnages. Et c’est ce qui se produit ici, avec des films à petit budget.

Il est communément admis que le public en Inde ne recherche que des histoires qui les rendent joyeux et pas des sujets qui les perturbent ? Quel sera l’accueil en Inde des films que vous présentez ici ?
Avtar Panesar : Si on prend le film Rang de Basanti, tous les ingrédients commerciaux étaient réunis mais l’histoire n’était pas faite pour faire plaisir. Il a eu un énorme succès et il était grave.
Même dans Titli il y a de l’espoir, c’est une histoire d’amour à plein de niveaux. Le jeune public indien a formé son goût avec des films de tous horizons et ils aspirent à voir des nouveautés et c’est à nous de les rencontrer.

Vous avez montré un aspect de la vie à Delhi très juste et intéressante. On imagine ici que Bombay est effrayante mais en réalité, c’est à Delhi que la vie est la plus dangereuse. Les cas de viols terribles ont été rapportés et les femmes ne peuvent y circuler seules. Je force un peu le trait mais parlez-nous de Delhi avec lequel vous vous identifiez.
Kanu Behl : Remettons les choses dans le contexte. Je décris mon film comme une histoire familiale. Et c’est ainsi qu’il fonctionne, car il ne peut pas marcher uniquement par sa noirceur, par sa violence, ou à cause de la ville de Delhi. Avant tout, cinq personnages occupent une maison et essaient de vivre ensemble au quotidien avec leurs émotions et leurs sentiments. Vous avez connu ces émotions-là et vous les voyez s’illustrer sur l’écran dans une forme d’expression cathartique.
C’est ainsi que le public se sent concerné par leurs vies, comme le dit Avtar, que ce soit un grand film ou un petit budget.
Il y a maintenant un vif intérêt pour d’autres types d’histoire. Les films Bollywood à gros budgets seront toujours à l’affiche et je suis content qu’ils aient du succès. Grâce à eux, je peux créer mon film. Différents types de films coexistent et c’est tout à fait bénéfique.

Question sur les budgets des films, c’est bien le sujet lors d’un festival. Avtar, souhaitez vous répondre ?
Avtar Panesar : Cela représente 5 crores, donc moins d’un million de dollars. 650 000 euros environ.

Une citation de Yash Chopra : "Il n’y a pas de mauvais films, juste de mauvais budgets !"
Avtar Panesar : Une autre de ses citations : " Il y a seulement deux endroits où se fabrique un film : le premier est la table d’écriture et le second la salle de montage ! "


Conférence recueillie et traduite par Brigitte Leloire Kérackian

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