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Interview Rahul Bhat

Publié jeudi 30 mai 2013
Dernière modification mardi 28 mai 2013
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Par Brigitte L. K.

Dossier L’Inde au Festival de Cannes (Stars & Soirées)
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Brigitte Leloire Kérackian : Pourriez-vous nous donner quelques éléments de vos réalisations et rôles dans le passé ?
Rahul Bhat : J’ai commencé à travailler dès l’âge de 17 ans. J’ai représenté l’Inde quand j’ai participé au concours de Mr India et j’ai gagné le titre du « visage le plus photogénique ». J’ai été mannequin et j’ai lancé plusieurs marques de vêtements. J’ai commencé ma carrière d’acteur à 19 ans dans un show télévisé, nommé Heena, qui est passé sur la chaîne Sony, en Inde, et a été un grand succès pendant 5 ans. Ensuite, j’ai joué dans deux films dont Yeh Mohabbat Hai. Puis j’ai décidé de faire une pause de 7 ou 8 ans, car entretemps j’ai produit des séries quotidiennes en Inde pour Zee TV et National Network of India. J’ai pris un congé sabbatique et aujourd’hui, c’est mon retour en tant qu’acteur.

À une époque, le cinéma indien produisait des films qu’on appelle « Masala », chansons d’amour et histoires niaises. J’avais besoin de faire une pause et j’attendais un réalisateur comme Anurag Kashyap. Je le connaissais d’avant, nous vivions dans le même secteur pendant nos années difficiles. Nous nous sommes revus 10 ans plus tard et c’était enfin un réalisateur reconnu. Au bout de 15 min de conversation, il m’a proposé de travailler avec lui et j’ai saisi l’occasion. Et nous voici ici, à Cannes !

Brigitte Leloire Kérackian : N’avez-vous pas été surpris par ce projet ? Est-ce que vous vous êtes de suite imaginé dans la peau de ce personnage ?
Rahul Bhat : En vérité, je n’aurais jamais imaginé qu’il me proposerait le rôle principal dans un tel film. Il a commencé à me parler de l’histoire et j’ai compris pourquoi il me le proposait à moi. C’est en fait un rôle très difficile ! Il est impensable qu’on puisse l’aborder dans le style : « interprétation à l’indienne ». Comme il y a beaucoup de rapports de pouvoir, les facettes du rôle sont très intenses en même temps que les renversements de situations. Peut-être qu’il ne pouvait pas faire appel à une star, car elle arrivait avec une image. Donc, je suis vraiment reconnaissant qu’il ait pensé à moi.

Ce personnage est un « looser » et en même temps, c’est un acteur en quête de rôles. Il traverse une période terrible avec la disparition de sa fille. On pense, à certains moments, qu’il ment et qu’il a manigancé toute l’affaire. Le défi le plus important était de lui conserver la sympathie du public. Les loosers négatifs sont vite détestés du public. Pour le rendre crédible, je ne dormais que 3 h par nuit pendant le tournage. Nous avons tourné pendant un mois et demi à deux mois. J’ai gardé mes cheveux désordonnés, ma barbe de trois jours. Pas de maquillage. Quand les gens me demandent si c’est moi qui joue dans le film car ils ne me reconnaissent pas, je le prend comme un compliment. C’est une satisfaction de constater que j’ai créé ce rôle et le public est tout surpris.

Brigitte Leloire Kérackian : Est-ce vrai qu’Anurag Kashyap n’a pas raconté toute l’histoire à l’équipe quand il a tourné, car son scénario a été rejeté pendant de nombreuses années ?
Rahul Bhat : C’est exact. Nous avons tourné sans connaître la fin ainsi il a réalisé son projet sans être influencé par qui que ce soit. Il aurait pu y avoir des interférences et une manipulation dans un sens ou l’autre. Aucun de nous ne connaissait la fin de l’histoire.

Brigitte Leloire Kérackian : Avez-vous beaucoup répété pour ce rôle ?
Rahul Bhat : Nous n’avons pas trop répété, mais j’avais saisi ce qu’il fallait prévoir pour ce personnage. Le look, le langage corporel ont été particulièrement travaillé. Les valises sous les yeux sont réelles, car j’ai bu abusivement et je n’ai pas dormi pendant le tournage. Je voulais faire ressortir ce côté alcoolique, mais qui ne le montre pas vraiment. En fait, le personnage est perdu. Sa misère et sa souffrance visibles dans son regard étaient primordiales. Cette interprétation fut moralement épuisante pour moi.

Brigitte Leloire Kérackian : Les dialogues étaient-ils très préparés ?
Rahul Bhat : Pendant le tournage, nous ne collions pas toujours au script. Les dialogues étaient écrits, bien entendu, mais une part de spontanéité et d’improvisation ont été tournées aussi. Par exemple, les 10 min de scène avec mon ami dans le commissariat de police, cette scène a été complètement improvisée.

Anurag a son style dans la direction d’acteurs. Il nous facilite les choses, il n’exige pas de dire le texte absolument dans le détail. Il ne vient pas sur le plateau avec des idées préconçues, il arrive avec un esprit très ouvert et autorise les acteurs à donner leur interprétation du personnage à leur manière. S’il sent qu’un acteur ne prend pas la bonne direction, il interviendra, bien entendu. Je pense sincèrement que c’est un grand directeur d’acteurs.

Brigitte Leloire Kérackian : Ugly a reçu de nombreuses critiques positives. Comment vous sentez-vous dans cette « nouvelle vague » du cinéma indien ?
Rahul Bhat : Des critiques internationaux ont écrit des articles élogieux et ont remarqué ma performance d’acteur. C’est agréable d’avoir cette reconnaissance internationale. Le réalisateur montre comment la société est dégénérée, comment chacun oublie la fillette. Les personnages révèlent leur totale noirceur.

J’aime cette « nouvelle vague » du cinéma indien. Pourtant, nous avons fait des tentatives depuis longtemps, ce n’est pas complètement « nouveau » non plus. Il y a eu un Âge d’Or du cinéma indien avec les réalisateurs tels que Guru Dutt, Raj Kapur. Par la suite, dans les années 70 et 80, nous avons perdu cet Âge d’Or ; et même les années 80 étaient les pires. Puis les années 90 ont marqué une période orientée vers les NRI (Non Resident Indians). Un cinéma étrange ! Nous avons eu de grands réalisateurs comme Sudhir Mishra, qui a fait des films comme Dharavi, Chameli. Maintenant, le temps est venu pour un renouveau, car on construit de plus en plus de grandes salles de cinéma. Les divertissements hors du cinéma et de la télévision sont rares en Inde.

Mais je continue à penser que nous faisons des navets avec de grandes stars. Dès qu’il y a un grand film avec une star en Inde, la plupart du temps c’est mauvais. Le dernier grand succès 3 Idiots avec Aamir Khan a atteint 300 crores en Inde, environ 100 millions de dollars. Depuis 4 ans, nous sommes incapables de dépasser un tel hit. L’Inde a plus d’un milliard d’habitants et nous ne faisons pas mieux que cela. On pourrait atteindre de bien meilleurs chiffres. Si nous ne faisions pas de mauvais films avec de grandes stars, nous pourrions atteindre des résultats supérieurs. Le jour où nous produirons de bons films avec des stars, il y aura enfin de bons scores. Nous ne faisons pas de grands films avec de nouveaux talents, ou des nouveaux venus, alors que l’argent devrait être investi dans ce genre de productions. Il y a tant de grands talents en Inde dans les nouvelles technologies et les effets spéciaux. En fait, Hollywood utilise les compétences techniques des ingénieurs indiens, en effets spéciaux, par exemple. Nous devons penser à faire de grands films sans rester englués dans ce star-system. Le changement est en cours, cependant.

Brigitte Leloire Kérackian : Est-ce que le public change ?
Rahul Bhat : C’est grâce au changement du public qu’un Anurag Kashyap est révélé maintenant. Sinon ce genre de réalisateur n’aurait eu aucune chance. Pour se lancer dans un film aussi difficile qu’Ugly, cela signifie que le public change. Les réactions sont positives en Inde suite à l’accueil réservé par le Festival de Cannes.

Comme nous avons 1,2 milliard d’habitants, même si quelques millions voient notre film, ce sera un super succès au box-office ! Il est grand temps pour nous de créer un autre cinéma, un cinéma d’art aussi. Nous devons sortir de nos séquences de danse et de chants, des scènes de rêves, des histoires irréelles.

Par exemple, pour un film comme Ugly, il faut absolument rendre hommage à Anurag Kashyap, qui a réussi à réaliser un film aussi difficile, très éprouvant pour les acteurs. Il ouvre de nouvelles portes au cinéma indien.

Brigitte Leloire Kérackian : Les producteurs vont-ils financer les projets de jeunes cinéastes aux idées non conformistes ?
Rahul Bhat : C’est justement en train d’évoluer. Si des films comme Ugly marchent bien en Inde, les opportunités de créer vont émerger. Des collaborations internationales se mettront en place et financeront ces nouveaux projets. Nous sommes en train d’expérimenter des histoires différentes. De jeunes diplômés d’école de cinéma osent penser différemment, librement. C’est une période excitante pour le cinéma indien et c’est une chance pour moi de vivre ces instants. Être à Cannes avec un film comme Ugly ! Ces nouveaux réalisateurs, non conventionnels, auront besoin d’acteurs aussi ! Et je suis prêt à les soutenir bien entendu.

Dans le star-system, les producteurs veulent jouer la sécurité et financent tout le temps les mêmes histoires. C’est surtout un cercle vicieux. Si vous ôtez le titre du film, la star rejoue quasiment la même histoire. Nous n’avons pas tant de stars non plus si on regarde bien ! Cela n’a rien à voir avec la variété des acteurs de Hollywood. Souvent, on fait des remakes du cinéma tamoul, qui, lui, est inventif ! On pourrait dire que les stars cherchent toutes à imiter Rajnikant. C’est incroyable ! Comme Superman, ils veulent lui ressembler en volant dans les airs, et battre le méchant, tous !

Brigitte Leloire Kérackian : Les médias indiens écrivent sur les mêmes stars, elles ne font pas la promotion de nouvelles personnalités n’est-ce pas ?
Rahul Bhat : C’est triste ! Nous avons besoin de sérieux critiques de films, donnant leur opinion sincère. Cet aspect mérite d’être amélioré. Nous n’avons pas de magazines sérieux comme Screen, Hollywood Reporter, tout à fait indépendants.

Brigitte Leloire Kérackian : Parmi les festivals internationaux de cinéma, est-ce que les médias indiens prêtent attention au Festival de Cannes ?
Rahul Bhat : Maintenant, Cannes bénéficie d’un grand prestige en Inde, indépendamment des Oscars ou des Golden Globe. Je considère que c’est très bien organisé. Au moins, on est assuré du niveau des films présentés ici. Un mauvais film n’a pas droit de cité ici.

Brigitte Leloire Kérackian : Parlez-nous de vos projets ?
Rahul Bhat : Je vais tourner avec le grand réalisateur Sudhir Mishra. En ce moment, il tourne un film, Mehrunissa, avec Amitabh Bachchan et je serai dans son prochain film. Ensuite, j’ai un autre projet basé au Cachemire, dont le sujet est très intéressant. Je fais très attention à mes choix, même si j’ai pas mal de propositions. Je ne cherche pas à tourner n’importe quoi dans l’urgence. J’ai envie de préparer mes rôles, et je me lancerai dans les projets qui me tiennent à cœur. Mais pas dans l’urgence.

Interview réalisée par Brigitte Leloire Kérackian
Festival de Cannes 2013

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