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Interview d’Imtiaz Ali pour la sortie de Tamasha

Publié vendredi 11 décembre 2015
Dernière modification vendredi 11 décembre 2015
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Par Brigitte L. K.

Rubrique Entretiens
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À l’occasion de la sortie de son dernier film Tamasha, partiellement tourné en Corse, notre reporter Brigitte qui était en Inde a rencontré le réalisateur Imtiaz Ali, le 21 novembre 2015.

Tamasha, qui signifie "spectacle" en hindi, est la dernière création du réalisateur Imtiaz Ali, réunissant Deepika Padukone et Ranbir Kapoor, et produit par Sajid Nadiadwala. Ils jouent de nouveau ensemble après l’énorme succès de Yeh Jawaani Hai Deewani. Imtiaz Ali a choisi de tourner en Corse une première partie du film, lieu rarement mis en scène et qu’il a admirablement filmé avec son équipe franco-indienne. Sur youtube, est disponible le "making of " du tournage en Corse et les images sont somptueuses. Les spectateurs seront sous le charme et le public indien ne manquera pas de le noter dans sa liste des plus belles destinations de villégiatures.

Tamasha a déjà fait parler de lui du fait de l’ancien couple à la ville, Ranbir et Deepika mais aussi parce que la bande-annonce avait dérouté le public : les protagonistes jouent des "rôles" au lieu de se révéler d’emblée l’un à l’autre.

Imtiaz Ali, avec sa longue chevelure originale pour un Indien, s’exprime avec douceur et modestie. Son imaginaire réunit des personnages sensibles et chaleureux, similaires à sa personnalité. Il peut mettre en scène des actrices débordantes de vitalité comme Kareena Kapoor dans Jab We Met ou plus troubles et torturés comme Randeep Hooda dans Highway.


Brigitte Leloire Kérackian : Le film qui vous a fait connaître internationalement est Jab We Met qui a marqué un tournant dans le cinéma indien par son rythme et la force de son personnage féminin. Vous mettez souvent en valeur des personnages féminins puissants, est-ce parce que vous en avez rencontré ou bien est-ce que vous rêvez de les côtoyer ?

Imtiaz Ali : Un mélange des deux. Je sens que je rêve sans cesse de femmes. Elles me fascinent. Et aussi parce que les femmes qui ont eu de l’importance dans ma vie et m’ont enseigné sont des personnes fortes, intelligentes, extraordinaires. Ma fascination s’amplifie quand j’en rencontre une car j’entrevois la dimension spectaculaire de cette personnalité, ce qui ressort ensuite dans mon film.

BLK : Pourtant, ces femmes sont mises en scène dans un style Bollywoodien car elles dansent et chantent, c’est très peu réaliste.

IA : C’est vrai mais il faut savoir que, dans le cinéma indien, il y a toujours cette partie chantée et irréaliste. Cependant, le reste du film est largement réaliste. Il en résulte un mélange entre cette partie un peu artificielle avec le chant et l’histoire elle-même. Chaque type de cinéma a des caractéristiques particulières. Dans notre culture, ces séquences de chants et danses sont intimement liés à nos modes de narration.

BLK : Certains réalisateurs ont rompu avec cette tradition et votre film Highway ne comporte qu’une scène de danse.

IA : Parce que j’ai tourné cette histoire de façon réaliste. Dans Rockstar, l’histoire d’un chanteur rock était l’opportunité d’inclure des chansons mais chaque chant était spontané puisqu’il se produisait sur scène. Selon le degré de réalisme du film, l’importance du chant et de la danse est traité différemment.
En fait, je m’efforce de trouver la place adéquate pour ces chants et danses dans mes histoires afin de ne pas briser la réalité ni la crédibilité du film. Cela représente une partie compliquée à mettre en oeuvre car le public sait que cela n’existe pas vraiment. Il sait parfaitement que c’est artificiel. En même temps, le fil conducteur de l’histoire ne doit pas s’interrompre.

BLK : J’aimerais savoir si vous avez suivi une école d’art ou de cinéma. Quels films vous ont motivé pour démarrer la réalisation ?

IA : Je n’ai pris aucun cours dans une école de cinéma. Depuis mon enfance, j’ai vu énormément de films qui m’ont enchanté. Je viens du théâtre et depuis les créations théâtrales de petites écoles, j’ai passé toute ma scolarité dans cet univers. Puis, au fur et à mesure, j’ai participé à des pièces plus prestigieuses et toute mon expérience s’est construite là en racontant des histoires pour un public. Je suis passé par toutes les étapes.
Le cinéma me fascine et j’ai été bercé par le cinéma indien au départ car on le voyait dans les salles. Graduellement, j’ai vu des films d’autres pays. Maintenant, j’apprécie les films qui ne sont pas d’origine anglo-saxonne : d’Amérique du Sud, d’Europe de l’est, d’Asie du sud-est, par exemple. Les cinémas français et espagnol sont dynamiques et les films de Sarajevo montrent aussi la vivacité de ses créateurs.

BLK : Votre film Highway a été sélectionné au Festival du Film de Berlin. Est-ce une tentative dans une catégorie plutôt "art et essai" dans votre carrière en comparaison de vos autres films ?

IA : Je pense que l’histoire n’était pas particulièrement "art et essai" mais nous avions un budget très restreint. Le film était plutôt expérimental car nous n’avions pas de stars bien établies dans les rôles principaux. Alia Bhatt était très jeune à l’époque. Randeep Hooda est un acteur confirmé mais à ce moment-là, il n’était pas dans la catégorie des stars "côtées", très recherchées. Il s’agissait de tenter une nouvelle expérience ensemble.
L’invitation au Festival de Berlin a été un événement important car aucun de mes films précédents n’avait été sélectionné par le passé. J’avais ainsi l’occasion de présenter mon film pour la première fois devant un public "en live". Un public européen de surcroît. C’était en soirée d’ouverture de la section Panorama du festival, donc une soirée de gala. La salle d’environ 1000 places était pleine. On m’avait prévenu que le public quitterait la salle s’il n’aimait pas le film et que les critiques pouvaient être virulentes. Il n’y avait pas eu de promotion particulière avant la projection et j’avais l’espoir qu’ils apprécieraient mon film. Personne n’est parti. Le film a même été longuement ovationné. On m’a dit que la partie des échanges avec le réalisateur a duré deux fois plus longtemps que les habituels échanges.

BLK : Comment se sont passés les relations avec l’équipe française pendant le tournage en Corse de Tamasha ? Y a-t-il eu des difficultés ?

IA : J’ai travaillé avec des équipes et des techniciens de nationalités très différentes. Je peux dire que les gens qui aiment le cinéma n’ont pas besoin d’une langue commune pour communiquer et trouver un moyen de se comprendre. L’équipe comprenait environ 30 français et 30 indiens, pendant un mois en Corse. En terme d’autorisation de tournage, on a anticipé pour demander les permissions et les réponses ont toujours été positives et relativement simples. Les autorités françaises et corses nous ont beaucoup soutenu car c’est le premier film indien à avoir obtenu tous ces permis. La subvention régionale et la réduction consenti par le gouvernement français nous ont été très utiles car tourner en Corse coûte extrêmement cher.

BLK : Tamasha est une histoire de voyage, comme Jab we Met ou bien Highway. Que représente l’expérience du voyage pour vous ?

IA : Personnellement, le voyage est primordial car il révèle une autre partie de moi-même. Dans votre quotidien, il n’y a pas ce côté spectaculaire et mémorable. En sortant de chez vous, vous rencontrez d’autres personnes, vous avez de nouvelles expériences. Par ces rencontres, vous vous transformez. Je pense que les voyages ont un côté théâtral et divertissant.

BLK : Pourquoi avoir choisi la Corse comme cadre des aventures de ces jeunes gens ? Sachant qu’en France, il y a des a priori sur les Corses qui préfèrent rester entre eux et avec des velléités nationalistes virulentes. Votre tournage nous a donc tous surpris et interpellés.

IA : J’en suis conscient et en venant en Corse, je me suis rendu compte que pratiquement aucun film français n’avait été tourné dans l’île. Les membres de l’équipe technique française étaient majoritairement originaires de Paris. Au lieu que ce soit eux nos intermédiaires naturels avec les Corses, nous avons été les intermédiaires entre les Corses et ces techniciens français. On peut dire qu’ il y a eu des divergences entre eux. Les Corses sont des gens très fiers, ils deviennent facilement coléreux. Du fait de leur fierté, ils ont conservé leur île comme il y a 100 ans. Ils n’ont pas vraiment changé et ne se sont pas dilués à outrance. En tant que cinéaste, j’aime cette originalité. Je n’ai pas envie de voir ce qui ressemble à tout le reste. C’est un lieu hautement exotique, au charme typique. Ils ont maintenu leur culture, leur musique, leur nourriture et leur attitude. Et j’ai eu envie de le restituer dans le film. Montrer la Corse authentique m’a donné de grandes satisfactions. C’est une manière de mettre en lumière non seulement la Corse mais aussi l’authenticité française. La Corse apporte sa géographie unique au film et devient le lieu idéal pour que ces deux jeunes gens se rencontrent.
Le postulat de départ du film est que Mira, jouée par Deepika, est une lectrice fan de la bande-dessinée Astérix. Son livre préféré est Astérix en Corse.

BLK : Comment avez-vous eu l’idée de relier ces deux éléments ?

IA : Quand vous écrivez, vous reliez des informations appartenant à vos expériences passées. J’aime Astérix, et je me souviens que le graphisme d’Astérix en Corse était très spécifique. Dans le film, Tara l’avait tellement aimé qu’elle s’était promis un jour d’aller en Corse. J’ai imposé à ce personnage d’aller à la rencontre de cette promesse. Le personnage masculin part en Corse car il sait qu’il n’y rencontrera aucun indien et ainsi, il ne sera pas reconnu. Par conséquent, il sera libéré de ses contraintes. C’est central pour son personnage qui n’aura plus besoin de suivre un comportement conventionnel.
Par coïncidence, il rencontre cette jeune indienne et lui apporte son aide. Mais il annonce d’emblée qu’il ne se présentera pas et conservera son identité secrète. Et finalement, c’est ce qui se joue entre eux.

BLK : Il représente un jeune de la classe moyenne mais peut-on savoir qui est cette jeune fille ?

IA : Elle vient d’une famille aisée de Calcutta et travaille avec son père, dont l’entreprise est prospère. Elle est dans les affaires au moment où la rencontre a lieu. Pour en savoir plus, il faut voir le film.


Propos recueillis et traduits de l’anglais par Brigitte Leloire Kérackian
Mumbai, Inde, 21 novembre 2015.

NB : La sortie officielle du film Tamasha a eu lieu le 27 novembre 2015.

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