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Interview de Feroz Abbas Khan

Publié mercredi 21 février 2018
Dernière modification jeudi 22 février 2018
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Par Brigitte L. K.

Rubrique Entretiens
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Le film classique des années 60, Mughal-E-Azam, est adapté par le metteur en scène Feroz Abbas Khan sous forme de comédie musicale. La première a eu lieu le 21 octobre 2016 à Bombay et fut ensuite présentée à Delhi. Le spectacle reprend du 11 au 29 mars 2017 au National Centre for Performing Arts — Jamshed Bhabha Theatre de Bombay. L’accueil enthousiaste du public autorise le show musical à s’inviter en tournée dans d’autres grandes villes. « Un show de la qualité des comédies musicales de Broadway est à présent à Bombay ! » se sont extasiées les stars de Bollywood invitées à la première. Fantastikindia est allée à la rencontre du metteur en scène Feroz Abbas Khan.

Mughal-E-Azam, le film de Kamuddin Asif sorti en 1960, est inspiré d’une pièce de théâtre appelée Anarkali : une jeune danseuse au service du Palais suscite une telle passion amoureuse au prince Salim qu’il voudra l’épouser. Son père, l’Empereur Akbar, s’opposera avec virulence à cette mésalliance. Le film n’avait à l’origine que deux scènes en couleur, il a demandé 8 ans de tournage par intermittence. Des artistes décorateurs, des compositeurs et des costumiers de premier plan ont restitué le faste de l’époque. C’est un film de tous les superlatifs par la démesure de sa mise en scène, de ses décors, des exigences extrêmes du réalisateur Kamuddin Asif. Re-colorisé par les meilleurs studios, il a été édité en DVD en 2004. Le film a fait couler beaucoup d’encre tant par son succès que par une superproduction inimaginable pour l’époque. Les célèbres acteurs Dilip Kumar et Madhubala ont immortalisé les amants tragiques pour des générations. Pour se hisser à la hauteur d’une œuvre aussi célèbre il fallait que les héritiers du film, ainsi que la production, prennent la voie de l’excellence.


Brigitte Leloire Kérackian : Que représentent Anarkali et le prince Salim ? Que vous inspirent-ils ?
Feroz Abbas Khan : Quand j’ai commencé ce spectacle, les a priori étaient inouïs.
Mughal-E-Azam est un classique si adulé, il fait partie de notre mémoire collective ! Le public s’est attaché à Arnakali, au prince Salim, à tous les personnages. Alors, les rejouer était quasiment un blasphème. Ma première préoccupation était le recrutement de chanteurs d’exception. Dans ma troupe, la moitié n’avait jamais joué sur scène. La musique a été réécrite pour le spectacle.

Nous n’avons pas d’orchestre dans cette salle, la musique est enregistrée mais les chanteurs interprètent tous les morceaux en live, sans aucun playback. Nous avons trouvé un moyen très théâtral de reproduire les scènes de bataille. 70 acteurs sont en scène au total. J’ai réuni une équipe technique venant du monde entier. Le chef éclairagiste est de New York, ainsi que le chef projectionniste. Manish Malhotra, le célèbre designer de mode, a imaginé les costumes. Notre chorégraphe, Mayuri Upadhya, est absolument remarquable. Sans être à l’origine une spécialiste de la danse kathak, son expertise a été très précieuse. Les propriétaires des droits ont été très audacieux et ont débloqué le plus gros budget de création théâtral de tout le pays. Mon implication a démarré en mai-juin 2016 et après la finalisation du casting, j’ai eu environ deux mois et demi pour la préparation. Si le film a pris dix ans à être produit, nous avons fait exactement l’inverse. Nos délais ont été extrêmement très courts.

Ayant la chance d’avoir dans mon casting les talents les plus raffinés, j’ai pu intégrer des chanteurs classiques absolument remarquables. Tous mes collaborateurs se sont investis totalement et sont vraiment doués. Nous avons un double casting pour chaque rôle afin qu’il n’y ait aucune interruption si jamais quelqu’un tombe malade. Les deux premières saisons ont eu lieu en octobre et janvier. En mars nous serons de nouveau à Bombay, puis nous allons à Calcutta, Hyderabad, Dubaï, les USA et la Grande Bretagne. Il n’y aura pas d’enregistrement filmé, en revanche, il sera possible de voir le spectacle en simultané dans des salles à distance comme cela se fait maintenant pour certains grands opéras de New York ou des ballets …. Ces dates de diffusion seront disponibles plus tard.

Brigitte Leloire Kérackian : Vous avez des talents multiples. Est-ce que votre formation est plus marquée par la musique, la direction théâtrale ou cinématographique ?
Feroz Abbas Khan : Je suis issu principalement du théâtre et j’ai aussi fait de la mise en scène pour la télévision. J’ai été le directeur du Prithvi Theater de Juhu [1]. J’ai réalisé deux films : Ghandi, My Father et aussi Dekh Tamasha Dekh. J’ai aussi travaillé pour la télévision pour promouvoir le changement de comportement dans le planning familial, problème crucial en Inde, et cela a occupé tout mon temps ces 3 dernières années. Je crée cette comédie musicale dans la lignée d’un grand film musical Mughal-E-Azam.

BLK : Comment attirer des comédiens au théâtre alors qu’on sait que le cinéma est plus populaire et mieux rémunéré ?
FAK : La télévision et le cinéma assurent une sécurité et une régularité ainsi qu’une rémunération très convenable. Des artistes travaillent dans les 3 disciplines en général : théâtre, télévision, cinéma. À la télévision, vous avez juste besoin de 4 expressions du visage pour maintenir une carrière très lucrative. Donc, pour un acteur de théâtre faire une carrière rentable à la télévision est facile, tout en restant nostalgique des années glorieuses passées sur une scène. Certains acteurs maintiennent les deux activités. Peu d’écoles de théâtre sont crédibles dans notre pays. La plus reconnue est la National School of Drama à Dehli dont les acteurs sont formés spécifiquement pour le théâtre. Certaines écoles de théâtres sont atroces et forment ces acteurs pour la télévision et le cinéma. Être un pur acteur de théâtre est extrêmement difficile de nos jours.

Par ailleurs, nous manquons de salles de spectacles appropriées, par conséquent peu de gens se déplacent pour voir des pièces. Les infrastructures ont été construites uniquement pour le cinéma. J’ai la chance de monter ma création dans une vraie salle de spectacle et les propriétaires de la salle sont les producteurs de la comédie musicale. La seule salle dont l’objectif est de montrer des spectacles vivants est le Prithvi Theater. Mughal-E-Azam a défié les habitudes en attirant les gens même en semaine. Par la qualité de notre création, le public a accepté de payer un prix cinq fois plus cher qu’un billet habituel. Le NCPA (National Center for Performing Arts – Jamshed Bhabha Theatre) de Bombay, contient 1 100 places. Nous sommes à 1 mois du spectacle et la moitié des places sont déjà vendues. Nos deux premières saisons ont connu un grand succès.

BLK : De quelle tradition est née ce spectacle Mughal-E-Azam ?
FAK : Le cinéma indien prend ses racines dans ce qu’on appelle le cinéma « hindustani ». Avant l’arrivée de la technologie, la plupart de nos écrivains, nos scénaristes, nos acteurs étaient de langue hindi, langue de leur création artistique. Les références de jeu des acteurs viennent de cette école. Cette tradition du divertissement comprend des chansons, des danses, des dialogues grandiloquents. Notre spécificité a fait qu’il y avait des écrivains spécialement dédiés à l’écriture des dialogues. Une personne pouvait écrire une histoire ou s’inspirer d’une pièce de théâtre ou d’une nouvelle mais l’art de l’écriture du dialogue s’est épanoui pour les spectacles sur scène. Le public se rendait au théâtre à l’époque pour apprécier ces fameux échanges verbaux. On l’appelait aussi le « Parsi Theater » car des Parsi possédaient les salles de spectacles mais il s’agissait bien du « hindustani theater » qui était une combinaison d’ourdou et d’hindi. La contribution de l’ourdou était primordiale. Et donc, c’est ce qu’on entend dans Mughal-E-Azam, le film, qui a été créé à partir d’une pièce de théâtre — nommée Anarkali — très proche de cet héritage-là.





[1Le Prithvi Theater de Bombay, un des plus célèbres théâtre de la ville, fondé par Shashi Kapoor et son épouse, en hommage à Prithviraj Kapoor son père dont le rêve était de trouver un lieu pour sa troupe de théâtre. Créé en 1978, ce théâtre a contribué à développer le théâtre en hindi et a accueilli les plus grands noms. Il n’est pas rare de côtoyer des célébrités dans le café attenant au théâtre.


PHOTOGRAPHE RUNJIV R. KAPUR

Interview par Brigitte Leloire Kérackian, Bombay, février 2017.

Mughal-E-Azam : NCPA — Jamshed Bhabha Theatre, Nariman Point, NCPA Marg, Mumbai, Maharashtra 400021, India
Du 11 au 19 mars 2017
Metteur en scène : Feroz Abbas Khan
Costumes : Manish Malhotra
Chorégraphies : Mayuri Upadhya
Casting : Nissar Khan, Priyanka Barve/Neha Sargam, Sunil Kumar Palwal/Dhanveer Singh, Rajesh Jais

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