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Interview de Jude Ratnam

Publié vendredi 1er septembre 2017
Dernière modification jeudi 1er mars 2018
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Par Brigitte Leloire Kérackian

Rubrique Entretiens
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La compétition officielle du Festival de Cannes décerne une Palme d’Or au meilleur film, récompense la plus convoitée, et un Prix du Jury, puis ceux de la mise en scène, de la meilleure actrice, du meilleur acteur et du meilleur scénario.

L’évènement fête en 2017 son 70ème anniversaire. Le catalogue du Festival réunit de surcroit des films Hors Compétition, des courts métrages, la sélection Un Certain Regard, et la Cinéfondation, un cinéma de minuit et un Cannes Classique pour les amateurs.

Des réalisateurs du monde entier ont d’abord été remarqués dans ces sélections secondaires avant de concourir en compétition officielle. Ces sélections sont plus audacieuses, débarrassées de certaines modes, sortant des sentiers battus et offrant à des pays souvent boudés, une plateforme de choix.

Le documentaire Demons in Paradise (les démons au paradis en français) est réalisé par un tamoul du Sri Lanka, Jude Ratnam. La majorité cinghalaise bouddhiste de l’Île, a réprimé violemment la minorité tamoule hindouiste. Cette communauté s’est donc repliée et a pris les armes pour se protéger, mais rien n’y a fait. 30 ans de guerre au Sri Lanka ont laissé des traces chez Jude. Il a du fuir, enfant, à cause des menaces qui pesaient contre sa famille. Finalement, le gouvernement cinghalais a vaincu toute velléité des tamouls entre-déchirés. Jude Ratnam fait témoigner sa famille, un oncle en particulier, et des amis, devant une caméra pudique. Comment réconcilier tous ces cœurs meurtris par des années de combats, de pertes ? Ils n’esquivent pas les trahisons internes aux différents groupes armés et la violence des agressions mutuelles. Les survivants de ces combats entre les Tigres tamouls et les autres groupements de combattants tamouls racontent de façon très crue, les scènes de brutalité, de meurtre… Et les émotions remontent quand ils se souviennent des êtres parfois héroïques qui les ont protégés. Ces témoignages sont uniques par leur spontanéité et on cerne la petite histoire au milieu de la Grande Histoire !

L’échec des tamouls à s’affirmer face au régime cinghalais, rappelle la situation de la minorité arménienne dans l’Empire Ottoman à la veille du génocide de 1915. Coïncidence ? La productrice Julie Paratian, à moitié d’origine arménienne, a accompagné Jude Ratnam pendant 8 ans pour que ce film voit le jour.

Demons in Paradise est projeté en hors compétition au festival de Cannes et il fait partie du catalogue officiel.

Brigitte Leloire Kérackian : La palme d’Or 2015 a été décernée au film de Jacques Audiard Dheepan qui parle d’un ancien combattant tamoul qui fuit en compagnie de 2 inconnues, pour se réfugier en France dans une banlieue sensible. Comment votre film est- il arrivé au Festival ?
Jude Ratnam : Tout le processus de création de ce film a été jalonné de magie en quelque sorte. Comme si les montagnes pouvaient bouger… En fait ! Les montagnes bougent ! Par exemple, à l’origine, j’ai été soutenu pour trouver la FEMIS et pour développer le film. J’ai abandonné mon travail et j’ai étudié le cinéma par moi-même, car nous n’avons pas d’école de cinéma au Sri Lanka. J’ai rencontré la co-auteure de ce documentaire, car elle était venue animer un workshop sur le documentaire au Sri Lanka. Elle a eu envie que ce documentaire prenne forme avec le projet de le montrer à la FEMIS. On m’a proposé d’aller en Europe et l’ambassade de France au Sri Lanka m’a soutenu. Je n’avais jamais filmé, mais j’ai montré ma bande-annonce à La FEMIS et ils ont apprécié mon écriture cinématographique. Leurs encouragements m’ont conforté dans mon projet. En 2012, Thierry Guérin, qui s’occupe de programmes documentaires sur Arte, était en vacances au Sri Lanka et la FEMIS m’a permis de le rencontrer à cette occasion. Il a accepté de visionner ce que j’avais filmé et il a donné son feu vert. Grâce à son intermédiaire, j’ai pu être introduit auprès des responsables du Festival de Cannes et Christian Lejeune, en charge des relations internationales du Festival, a donné son accord. Ensuite, d’autres festivals ont souhaité montrer Demons in Paradise, mais Cannes impose d’avoir l’exclusivité. Nous avons donc réservé notre sortie pour cet événement. L’enchaînement des circonstances favorables a quasiment été magique et nous voici, ici !

BLK : Votre documentaire Demons in Paradise est inattendu et très émouvant. J’aimerais connaître votre parcours personnel et professionnel. Pourquoi avoir choisi la forme du documentaire au lieu d’une œuvre de fiction ?
JR : Je dirais que ce n’est pas un choix volontaire. Le documentaire m’a choisi. Je n’imaginais pas que je ferais un film au départ. J’ai toujours voulu œuvrer dans l’activisme social et par conséquent la défense des droits humains est au cœur de mon parcours. Pendant plus de 6 ans, j’ai travaillé dans ce domaine qui m’a mené vers la désillusion. Mais en fin de compte , cela m’a conduit vers la création cinématographique. J’ai vu les films de Charlie Chaplin quand j’étais enfant et puis je les ai revus à l’âge adulte. Mon admiration pour ces films et leur profondeur, m’ont fait penser qu’avec un long métrage ou un documentaire, un homme pouvait avoir un énorme impact en montrant la condition humaine. Le langage cinématographique n’est pas seulement un activisme extraverti, cela provoque une exploration intérieure et une introspection. C’est pourquoi mon intérêt pour le cinéma s’est développé. Cette introspection vous pousse à extraire un message qui peut se montrer au cinéma.

BLK : Vous avez perdu des parents proches, vous avez du fuir votre maison et apprendre, tout enfant, à vous adapter dans un environnement menaçant. On voit d’ailleurs votre jeune fils aujourd’hui. Cette création vous permet-elle de dépasser ces douleurs ?
JR : Absolument ! Je voulais aller au delà de ces difficultés générées par le passé. Fondamentalement, je devais le faire. Cela ne tient pas non plus à une expression individuelle. Au moment où vous tentez de gérer cette question fondamentale pour vous, vous pouvez observer que d’autres personnes dans le monde vivent la même expérience ; c’est bouleversant ! Exprimer ce champs d’expérience, provoque un grand trouble mais vous connecte à bien d’autres personnes. Le public qui a visionné le documentaire a réagi en se connectant fortement à cette histoire.

BLK : J’ai vu votre documentaire et j’ai été surprise par le fait que vous filmiez vos témoins de dos. Leurs visages n’apparaissent que plus tard. Avez-vous sciemment pris cet angle de la caméra ?
JR : Pas vraiment. La forme s’est présentée spontanément. Cela a émergé ainsi. Même si nous avions préparé les scènes, organisé et planifié la logistique. Au moment de tourner, j’ai juste suivi ces témoins et j’ai restitué ces instants.

BLK : Lorsque vous les avez accompagnés dans certains lieux de mémoire, aviez-vous prévu de faire ressortir leurs sentiments ? Certaines scènes sont tournées de nuit autour d’un feu de camp. Était-ce la tradition de l’époque ou bien un rendez-vous impromptu ? Les scènes de nuit contribuent à se remémorer combien ils avaient la nécessité de se cacher, de dissimuler leurs identités pendant cette période si violente.
JR : Je leur ai demandé de venir à un certain moment. Mais c’est toujours un étonnement ! Les personnes qui acceptent de se laisser filmer par la caméra ont différentes motivations. Le cinéma induit certains comportements chez les gens et sans la caméra, ils n’agiraient pas ainsi. Ce sont des personnes sérieuses et d’expérience. Dans notre documentaire, ils ont accepté de parler de façon très particulière. Le processus se nourrit de lui-même pour atteindre cette forme spécifique. Il y a certainement, profondément ancré dans leur esprit, ce besoin de se cacher, de masquer leurs sentiments. Ils circulaient de nuit avec peut-être une petite lampe. On ne voit pas toujours les visages complètement, la lumière va et vient. J’ai écrit l’histoire pour construire le sujet en amont et bien déterminer le matériau que je voulais exploiter. C’est central dans le cinéma. C’est un processus cognitif, mais ensuite, vous laissez les scènes se dérouler devant la caméra. Les impressions de départ se sont confirmées au fur et à mesure de notre tournage.

BLK : Votre documentaire donne la parole aux anciens combattants et résistants, mais nous ne voyons quasiment pas de femmes s’exprimer sur cette période et pourtant elles ont été parties prenantes.
JR : C’est vrai ! Mais la guerre est un fait très masculin ! On voit ma mère témoigner, ainsi que mon père et une villageoise qui a protégé des combattants. Les femmes sont des témoins mais sont laissées de côté sans vraiment prendre part. La mère de mon oncle a perdu la raison, tant cette violence était insupportable pour elle ! C’est perturbant et en même temps, cela a conduit mon oncle à s’engager dans le combat. Quand une personne est heurtée par tant de douleurs, elle réagit à sa manière. Les femmes intègrent ce conflit en profondeur, mais d’une manière différente des hommes qui, eux, l’extériorisent !

BLK : On voit peu les exactions de l’armée cinghalaise. Que savent les jeunes générations de ce conflit ? Comment en prennent-ils connaissance ? Comment réagissent-ils ? Ont-ils le sentiment d’avoir été victimes du conflit ? Vont-ils demander une justice internationale ?
JR : Les actions de l’armée cinghalaise sont dans la première partie du film. Je ne voulais pas faire un documentaire sous forme de répertoire des faits historiques. Les souffrances infligées à la communauté tamoule sont au centre de mon récit. Une question fondamentale se pose : dans une guerre, personne n’est totalement innocent. Le message du documentaire est orienté vers les questions : à quel moment commence la justice ? Quand démarrez-vous le processus de réconciliation ? Est-ce possible en acceptant ce qui s’est passé ? Qu’avons-nous fait de mal de notre côté ? J’ai vu des documentaires sur le Sri Lanka et il manquait systématiquement ce regard du point de vue de notre communauté et ses réactions. En ayant un enfant, je savais que je ne voulais pas lui transmettre cette douleur. Il n’a pas à porter cette immense peine toute sa vie. J’ai sûrement maintenu ma motivation pendant 10 ans pour réaliser ce documentaire, afin de poser les questions : Comment un individu a-t-il nourri cette identité ? Comment est-ce qu’il la gère ? Notre communauté tamoule a été vaincue. C’est ancré dans notre mentalité. Ce sentiment de défaite nous rend victime, notre communauté a été meurtrie. Il nous faut aussi regarder en profondeur, d’une manière différente, pour comprendre et transmettre. Comment s’est déroulée la défaite ? Comment avons-nous géré les combats, les difficultés à surmonter ?

BLK : Quelle est la situation actuelle pour les tamouls ? Avez-vous des écoles où la langue est enseignée ?
JR : Nous avons des écoles maintenant, mais il faut trouver cette ligne ténue pour que la communauté tamoule s’autonomise. Elle doit aussi travailler et créer dans sa langue. Dans le Sud, à cause du système anglais, et probablement en Inde, la situation est similaire, tout est hyper centralisé. Le système administratif est dans la langue cinghalaise de la majorité et si vous l’ignorez, vous n’obtiendrez rien. Partager un peu de pouvoir et donner un peu d’autonomie permettrait que cette administration soit étendue partout. Je ne suis pas un politique mais un peu d’autonomie serait bénéfique. Le système anglais ancien doit être transformé.



Propos recueillis et traduits de l’anglais par Brigitte Leloire Kérackian

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