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Interview de Mme Bijaya Jena

Publié lundi 13 février 2017
Dernière modification samedi 21 janvier 2017
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Par Brigitte Leloire Kérackian

Dossier Festival de Cannes 2016
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Bijaya Jena, actrice et réalisatrice née en Orissa, a fait partie du jury du Festival Golden Apricot de Yerevan en Arménie, en 2015. D’une grande beauté et vivacité, c’est une personnalité pétillante, exigeante, très profonde, qui a mené une carrière d’actrice pour ensuite s’orienter vers l’écriture et la réalisation.

Bijaya Jena a commencé dans les années 1980 à l’heure d’une « nouvelle vague du cinéma indien » plutôt imprégnée du cinéma d’art et d’essai, dans la lignée de Satyajit Ray, auquel on l’a comparée en l’occurrence. Son premier film, Tara a été entièrement tourné dans la langue de l’Orissa ; inspiré d’une nouvelle il a reçu le prix du National Award for the Best Oriya Film en 1992. Tara a aussi participé au « Festival International du Cinéma Au Féminin », à Marseille en 1992, et au Cairo International Film Festival 1992.

La notoriété de son long métrage Abhaas (« Prologue ») lui a valu de participer aux festivals suivants : « Festival International du Film de la Rochelle », France, 1997 ; « Penang Film Festival », Malaysia (Competition Section), 1997 ; « Cairo International Film Festival » (Competition Section), 1997. Abhaas a été diffusé sur la chaîne Channel4 de la BBC en 2013 pour le centenaire du cinéma indien. Ce film est utilisé comme sujet d’étude à l’université de Téhéran, dans la section cinéma.

Brigitte Leloire Kérackian : Il est rare de rencontrer des femmes réalisatrices. Comment avez-vous pris cette orientation dans le contexte des années 1980 ?
Bijaya Jena : J’étais seulement adolescente quand j’ai commencé à prendre des cours de théâtre après l’école. Je viens de l’Orissa et après mon diplôme j’ai étudié l’art dramatique au Puna Film Institute pendant deux ans. À Bombay, je me suis rendue compte que je ne correspondais pas à la tendance des réalisateurs indépendants de l’époque. Le pur cinéma Bollywood ne m’attirait pas puisque je connaissais déjà les cinéastes européens comme Bergman et Truffaut. En visionnant ces films, très inspirés, je ne m’imaginais pas en train de danser autour d’un arbre et jouer dans des films Bollywood. J’ai cherché des rôles dans des films sérieux. Il y avait des pionnière comme Shabana Azmi et Smita Patil qui évoluaient dans le cinéma d’art. Cependant, j’étais considérée comme trop jolie pour ce genre de cinéma traitant principalement de pauvreté et d’exploitation. Mon apparence physique ne cadrait pas avec cette vision du cinéma. À ce moment-là, je me suis lancée dans le cinéma régional et j’ai eu envie de développer mes propres projets.

BLK : Votre beauté vous a vraiment desservi ?
Bijaya Jena : Dans les années 80, on vous donnait une étiquette et ce fut un obstacle pour moi. Je ne voulais pas me compromettre et céder à la promotion « canapé », comme on dit. C’est ainsi que j’ai pensé à recruter l’écrivain le plus célèbre du pays, Bimal Dutt. Je lui ai proposé d’écrire une histoire et que nous ferions une demande de subvention. Je jouerai dans son film et il le dirigerait avec un budget limité à 30 000 USD, ce qui était accessible.

Il a écrit l’histoire mais sa santé ne lui permettait pas de se lancer dans la réalisation. Il m’a dit : « Puisque vous avez été mon assistante pendant la création de cette histoire, vous comprenez ma vision de ce récit. Donc vous pourriez le réaliser en embauchant un bon réalisateur associé. » J’étais très jeune et je risquais d’être remise en question par des gens plus expérimentés. Un cameraman par exemple pourrait contester mes demandes à cause de ma jeunesse. J’ai donc recruté uniquement des gens jeunes. Mes parents avaient confiance en moi et je me suis lancée dans ce projet. À cette époque, j’ai sélectionné Irrfan Khan pour jouer le rôle principal de mon film, mais des problèmes de calendrier ne lui ont pas permis de jouer. Cela ne m’a pas perturbée car mes premières scènes où je jouais m’ont valu des compliments, et on me disait que je pouvais le présenter pour un National Award. J’ai donc terminé le film Tara en 1992. Comme c’était mon premier long-métrage, j’ai dû trouver des astuces pour compenser certaines difficultés de tournage. Ce film a été bien perçu puisqu’il a été présenté au Festival du film Féminin à Marseille et présenté aussi au Caire.

En 1997, j’ai fait Abhaas (« Prologue »), qui est plus abouti et donc il a été sélectionné pour La Rochelle et Le Caire en compétition. L’exploitation commerciale a été réduite car j’étais enceinte à ce moment-là et je l’ai vendu à Celluloid films. Ils m’ont beaucoup encouragé et je suis venue au Festival de Cannes en 2006. Les Iraniens ont adoré le film, mais comme le sujet parle d’une femme séduite et de l’avortement, ils ne pouvaient pas le diffuser en salle. Cependant, ils m’ont invité en tant que jury au FADJ en 2007, et j’ai été de nouveau invitée en 2011 et 2012.

En 2012, un professeur de cinéma de Téhéran a admiré le film Abbhas à tel point qu’il l’a utilisé pour son enseignement à l’université. J’ai transmis ses articles à la chaine CHANNEL 4 de la BBC. Abhaas a donc été choisi pour faire partie de la sélection pour le Centenaire du Cinéma Indien en 2013. Ce fut un tremplin pour que le film voyage en Argentine, et beaucoup de pays. Christian Jeune, responsable des relations internationales au Festival de Cannes, a comparé ma réalisation au maestro Lester James Peries (réalisateur Sri Lankais).

BLK : Vous nous décrivez un parcours qui semble fluide et simple mais vous avez dû faire face à des complications pendant tout ce parcours.
Bijaya Jena : Ce n’était pas simple du tout. Mon écrivain était si fragile sur le plan de sa santé que cela a posé des tas de problèmes. Le fait de ne pas appartenir à la famille du cinéma faisait partie des critiques courantes. Pour atteindre un public international, je voulais faire un film en anglais sur la libération de Goa avec un contexte historique connu : la domination portugaise. Mon idée était une fresque épique comme Casablanca ou Le Docteur Jivago, avec des protagonistes anglais, des antagonistes portugais. Je voulais recruter des acteurs étrangers plus orienté sur le script. Des producteurs américains et anglais ont émis de fortes réserves au fait que je porte une double casquette : réalisatrice et co-productrice. J’ai expliqué que j’avais ma vision car c’était mon projet personnel, que je le portais depuis de nombreuses années. Il me semble qu’en France ou en Iran, il y a beaucoup plus de femmes cinéastes donc certaines barrières sont moins flagrantes. Du coup, il m’a semblé qu’un film moins coûteux de 600 000 euros, The Survivor, inspiré d’un roman, aurait plus de chances d’être présenté dans des festivals. Ce serait peut-être un moyen de montrer que je suis capable de porter un projet de bout en bout. Un moyen de faire la démonstration de mes capacités ! L’an prochain, j’espère le montrer dans des festival européens.

BLK : Les officiels du gouvernement indien souhaitent que des films indiens entrent dans les compétitions internationales comme Cannes.
Bijaya Jena : J’étais membre du jury du Festival du Film de Goa en 2015 (novembre 2015). Il me semble qu’un workshop sur « comment faire des films pour le public international ? » existait, il y a donc quelques exceptions. Parfois il y a une très belle histoire et sa réussite dépendra de la bonne combinaison avec l’habileté de la réalisation. L’innovation est indispensable. Traiter sans cesse de l’exploitation des masses lasse le public, donc il faut chercher d’autres récits en maîtrisant parfaitement la technique cinématographique. Avec certains long-métrages, nous pouvons faire de très belles créations au plan technique et cinématographique, mais sans âmes !

BLK : Comme dans le cinéma de Hollywood !
Bijaya Jena : Absolument ! La synthèse de l’art et de la maîtrise technique génère le bon équilibre pour faire du bon cinéma.

BLK : The Lunchbox était une histoire très simple mais dont la diffusion internationale a mené à un énorme succès. N’importe quel spectateur a envie de se connecter à ce personnage et c’est justement la magie du cinéma !
Bijaya Jena : Dans votre histoire, comme pour les Arabian Nights (Les Mille et Une Nuits), Shéhérazade doit créer le suspens, trouver des astuces pour faire émerger la curiosité. Je suis une grande fan de Roman Polanski. Dans son film Frantic, d’une histoire simple il crée une intrigue inattendue ! Dans Tess, le garçon Simpleton, ils doivent franchir une rivière et il ne choisit pas Tess de suite et la prend en dernier. Il est nécessaire d’attendre pour savoir ce qui va se passer, c’est la tension de leur rapprochement que le public attend.

BLK : Votre présence à Cannes a-t-elle pour objectif de trouver de nouvelles co-production ?
Bijaya Jena : Je suis ici pour annoncer mon film The Survivor car mon co-producteur est actuellement en Iran. Et je voudrais aussi présenter mon futur film, mon film anglais je dirais même, avec deux participants qui ont déjà gagné des oscars. F. Murray Abraham (Amadeus) a aimé ce rôle et nous cherchons actuellement d’autres acteurs pour compléter le casting.


Propos recueillis et traduits de l’anglais par Brigitte Leloire Kérackian. Mai 2016.

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