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Interview de Nawazzudin Siddiqui

Publié mercredi 29 mai 2013
Dernière modification mardi 28 mai 2013
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Par Brigitte L. K.

Dossier L’Inde au Festival de Cannes (Stars & Soirées)
◀ Interview d’Anurag Kashyap
▶ Interview Rahul Bhat

2013 ! Année faste pour Nawazzudin Siddiqui au Festival de Cannes, car il joue dans trois films projetés pendant les différents événements du Festival : Monsoon Shootout (séance de minuit), Bombay Talkies (hommage au centenaire du cinéma indien), The Lunch Box (Semaine de la Critique)

Brigitte Leloire Kérackian : Vous présentez 3 films ici, votre agenda doit être bien rempli pour des interviews sur chaque film ?
Nawazzudin Siddiqui : Ces 3 derniers jours, j’ai eu beaucoup d’interviews. Je viens pour la seconde fois et c’est tellement passionnant d’être ici. L’an passé, je suis venu pour 2 films : Miss Lovely et Gangs of Wasseypur. C’est vraiment spécial pour moi, car le 19 mai, c’est mon anniversaire ! Donc le 19 mai, mes 3 films auront été présentés au public.

Brigitte Leloire Kérackian : Avant vos rôles au cinéma, vous étiez acteur au théâtre, n’est-ce pas ?
Nawazzudin Siddiqui : Je suis un acteur diplômé. J’ai suivi des cours pendant trois ans au National School of Drama de New Delhi. Ensuite, j’ai démarré le théâtre, des pièces de rue, mais les théâtres manquent de financement, donc j’ai dû déménagé à Bombay. J’ai travaillé dans des séries TV et des films. On m’a repoussé un nombre incalculable de fois pendant 5 ou 6 ans. Mais le cinéma était en train de changer. Affronter tous ces refus fut très difficile et déprimant. Mais si vous parvenez à vous maintenir dans ce type de situation, c’est une base solide pour l’avenir. Sinon, vous risquez d’être déprimé physiquement et mentalement au moindre problème.

Brigitte Leloire Kérackian : Votre carrière a pris un élan avec Gangs of Wasseypur. Comment avez-vous rencontré Anurag Kashyap ?
Nawazzudin Siddiqui : Nous nous connaissons depuis 15 ans, et lui aussi a connu des périodes difficiles. Il m’avait promis que s’il réalisait quelque chose, il aimerait travailler avec moi. Il a tenu sa promesse avec mon rôle dans Gangs of Wasseypur.

Brigitte Leloire Kérackian : Avez-vous adhéré de suite au concept de Gangs of Wasseypur ?
Nawazzudin Siddiqui : Dans notre pays, nous avons des films « formule » où vous avez le héros, l’héroïne, le méchant. Il y a un combat et en fin de compte, c’est le happy end ! Mais ce fut totalement différent dans GOW. Mon personnage présentait de grandes difficultés. Dans notre pays, beaucoup d’acteurs ont une interprétation excessive ! Dans GOW, le point intéressant, c’est qu’il passe du garçon doux, touchant, vulnérable, sans mauvaises pensées et qu’il se transforme en gangster, happé par le processus de la vengeance. Il se métamorphose totalement.

Brigitte Leloire Kérackian : Est-ce que vous répétez beaucoup avant le tournage avec Anurag Kashyap ?
Nawazzudin Siddiqui : Vous ne pouvez pas répéter dans un film d’Anurag Kashyap. Vous ne savez jamais quelle sera la prochaine scène. Personne ne le sait. Les dialogues sont improvisés. Si vous connaissez les principaux traits de votre personnage et si vous vivez comme lui psychologiquement, les dialogues ne sont pas absolument nécessaires. Dans une situation donnée, vous pouvez réagir conformément au rôle car vous le dominez. Anurag ne sait pas toujours systématiquement ce qu’il va faire dans le détail. Un lieu lui plaît et l’inspire, il décide alors de tourner. C’est un réalisateur très spontané.

Brigitte Leloire Kérackian : Est-ce aussi la raison qui fait qu’il est entouré d’une équipe stable pour ses films ?
Nawazzudin Siddiqui : Ce n’est pas un groupe figé. En travaillant avec lui, vous avez une grande liberté. Que vous soyez acteur, assistant, costumier ou architecte d’intérieur, il croit en vous et vous donne une grande liberté. Vous pouvez explorer ce que vous imaginez et le mettre en application. Vous explorez vous-même. Je jouais Faizal Khan dans GOW, alors quelles étaient ses dispositions d’esprit ? Tous les sentiments qui me traversaient, je pouvais les interpréter.

Brigitte Leloire Kérackian : Dans Bombay Talkies, vous avez joué pour le réalisateur Dibakar Banerjee.
Nawazzudin Siddiqui : Le style de Dibakar Banerjee est d’un type tout autre. Il connaît le personnage dans ses moindres détails. Il vous fournit tous ces détails et sur le plateau de tournage, il vous laisse faire ce que vous voulez. Avant le tournage, il vous a transmis tout ce qu’il a conçu pour le personnage et vous entrez dans ses attitudes, ses mouvements, l’esprit du personnage. S’il a l’impression que nos prestations sont bonnes, il les garde, sinon il nous fera faire plusieurs prises.

Brigitte Leloire Kérackian : Pouvez-vous nous parler de votre rôle dans The Lunch box ?
Nawazzudin Siddiqui : Je joue Shaikh, c’est un homme du coin, de Bombay. Il avait travaillé à Dubai et il sera en formation sous les ordres de l’employé de bureau joué par Irrfan Khan. Il veut prendre sa place sans heurt et il est rempli de rêves. Il a son épouse et voudrait faire quelque chose de sa vie, c’est un brave garçon. Ritesh Batra m’a transmis beaucoup d’information sur sa vision du personnage. Je pouvais improviser sur le tournage et créer des dialogues selon mon inspiration. À l’intérieur d’une situation, on avait une liberté avec des dialogues très écrits. Une marge de manœuvre importante nous était offerte sur le tournage.

Brigitte Leloire Kérackian : On peut dire que vous appartenez à cette « nouvelle vague » du cinéma indien, plus réaliste. De grandes transformations se profilent dans le cinéma indien ?
Nawazzudin Siddiqui : En 2 ou 3 ans, la métamorphose s’accélère dans le cinéma indien, tant pour les réalisateurs que pour les acteurs. De nouveaux intervenants apparaissent. C’est très positif pour tous, car de nouvelles expérimentations s’offrent à nous. Les producteurs suivent aussi. Par exemple, mon type de rôle n’entre pas dans le système des films « formule », avec son héros stéréotypé, son héroïne stéréotypée. Maintenant, ce renouveau du cinéma est apprécié partout. Sans que ce soit du cinéma d’art et d’essai, notre cinéma fait de bons résultats au box-office. Le nombre de spectateurs augmente.

Brigitte Leloire Kérackian : Est-ce que le Festival de Cannes est un espace valorisant pour ce cinéma-là ?
Nawazzudin Siddiqui : Cannes est une excellente plateforme pour ce type de films. The Lunch Box et Monson Shootout se diffuseront bien et des spectateurs du monde entier ont envie de voir nos films, qu’ils considèrent plus sérieux à présent. Sans Cannes, on s’imaginerait encore que le cinéma indien est composé de chants et de danses.
Maintenant nous sommes en compétition avec un cinéma mondial. En Inde, les nouvelles générations se passionnent pour notre nouveau cinéma. Malgré les investissements énormes dans le cinéma « formule », luxueux même, les spectateurs s’y ennuient et les résultats financiers son minables. Dans le cinéma « formule » depuis 15 ans, on ne raconte qu’une histoire sans contenu et sans âme.

Brigitte Leloire Kérackian : Vous êtes venu aussi pour l’hommage au centenaire du cinéma indien, qu’est ce que cela signifie pour vous ?
Nawazzudin Siddiqui : Les jeunes réalisateurs et les nouveaux cinéastes contribuent grandement à cet hommage par leurs créations. C’est très satisfaisant de vivre cette période expérimentale, en pleine évolution.

Brigitte Leloire Kérackian : Recevez-vous beaucoup de propositions de scénario maintenant ?
Nawazzudin Siddiqui : Après GOW, j’ai reçu entre 175 et 200 scripts. Mais je ne peux pas m’engager dans tous les films. Tous mes amis m’ont conseillé de chercher un équilibre et de discerner les bons films pour moi. Mieux valait faire une pause et prendre le temps de réfléchir avant de prendre une décision. Je n’ai signé que 2 films : avec Ketan Metha, nommé The Mountain Man et l’autre avec Devdas Gupta, réalisateur bengali légendaire. Ils seront peut être proposés au Festival de Venise ou de Toronto dans quelques mois. Ensuite j’ai quelques projets avec Phantom Films, la maison de production d’Anurag Kashyap. C’est un peu tôt pour donner des détails, mais c’est en cours.

Interview réalisée par Brigitte Leloire Kérackian
Festival de Cannes 2013

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