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Interview de Vijay Singh

Publié vendredi 9 janvier 2015
Dernière modification dimanche 18 janvier 2015
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Par Alineji, Gandhi Tata

Rubrique Entretiens
◀ Rencontre avec Anup Singh
▶ Conversation avec l’équipe du film Titli

A la fin de la rétrospective de son œuvre cinématographique aux Trois Luxembourg, en octobre dernier, Vijay Singh nous a accordé une interview. Il est revenu sur ses débuts et nous a aussi parlé de ses projets actuels.

Vous avez des amis fidèles, nombreux, qui étaient dans la salle pour cette rétrospective, notamment le premier soir pour Jaya Ganga. Ils ont répondu présent après de nombreuses années. Que représente pour vous l’amitié ?
Vous avez posé une question très importante. Je dis souvent que je ne vis pas à Paris pour les grands cinéastes, poètes, écrivains que je rencontre et qui vivent ici, mais pour les Français, les Françaises, les amis que j’ai rencontrés ici. Et également parce que je pense que c’est une des rares villes du monde où tout le monde est un peu artiste. Je vais chez ma boulangère, elle a refait les vitrines avec des fleurs, je vais chez d’autres, les gens qui vendent des légumes aux halles, à côté, ils ont refait leur étal. Il y a un peu de design, et la forme. Paris, c’est la ville par excellence de la forme. On pourrait continuer avec des arguments un peu plus difficiles, avec la philosophie allemande, mais je pense que Paris est une grande ville, par excellence, de la forme. Et dans ce sens-là, je suis très proche de ces amis. Vous les avez vus là [au cours des deux soirées de la rétrospective], vous avez vu une salle de 140 personnes remplie, mais souvent c’est une salle de 460 personnes qui est remplie aussi et tous ne sont pas mes amis.
Ce film, Jaya, fille du Gange, est resté presque un an dans les salles. Vous savez qu’ici un film reste en général une semaine ou deux, pas plus de trois semaines. Donc faire quarante-neuf semaines, c’était bien. Il y beaucoup de gens qui ont entendu dire que ce film allait être repris et qui sont venus. C’était la même chose hier pour One Dollar Curry et aujourd’hui pour India by Song. Je suis très touché de ce que mes amis m’ont dit de mon petit travail. Il y a des amis qui sont venus de Francfort, d’autres d’Angleterre, juste pour le week-end, et c’est très touchant. Ce sont des gens que j’avais rencontrés à la sortie d’une salle ou l’autre. Donc, c’est très touchant. Et à la fin, en ce moment, le film qui passe, c’est l’Homme et l’éléphant, c’est aussi l’histoire d’une amitié, entre un éléphant et un homme, non pas entre deux hommes mais entre un éléphant et un homme, et comment ils ont vécu quarante ans ensemble. C’est leur histoire et pas seulement une histoire d’amour entre eux.

Et c’est aussi le début de votre filmographie. Vous avez dit en le présentant, au début de la séance, qu’au départ vous ne vouliez pas faire du cinéma. Comment êtes-vous venu au cinéma ?
J’étais un romancier, j’avais écrit à l’époque deux livres, puis un jour un monsieur, Frédéric Fougea, est venu chez moi et m’a dit qu’il me lisait dans Libération et qu’il voulait que je fasse un film. Je lui ai expliqué tout ce qu’on pouvait dire pour sortir de cette histoire : « je ne suis pas cinéaste, je n’aime pas trop le cinéma, c’est trop de lourdeurs, de pressions, les caméras, les gens… » Je peux être bavard, mais pour créer quelque chose, ma manière personnelle de le faire, c’était l’écriture, c’était plus discret. Il a insisté. C’était aussi le premier film de sa boîte, A. Boréales. Donc, j’ai pris le pari, j’ai écrit l’histoire et il a obtenu un peu d’argent de Canal Plus et voilà comment on a fait ce film. Je me souviens que même à l’aéroport, je l’avais appelé pour lui dire « écoute, envoie quelqu’un, je ferai le scénario, mais pas tout le reste. » Il m’a répondu « non, j’ai confiance, tu peux le faire, vas-y. » Donc, il m’a poussé vraiment, et je suis très heureux qu’il l’ait fait.
Et puis le film a été comme un conte de fées. On l’a fait avec très peu d’argent et il a été vendu à plus de cent télévisions du monde. Il a été traduit dans plusieurs langues et a gagné un Emmy Awards aux Etats-Unis. Oui, il a fait un long chemin depuis sa sortie et aujourd’hui cela fait vingt-cinq ans qu’il a été fait et tous les trois mois, la SCAM [Société Civile des Auteurs Multimédia] qui est la société des auteurs ici m’envoie des droits d’auteur, parce qu’il continue à circuler.

Il est intemporel.
D’une certaine façon, tous mes films sont comme cela. Pour Jaya, par exemple, je n’ai jamais vu une salle qui ne soit pas pleine. Il a voyagé dans cinq continents et il a été vu dans plus de cinquante pays. Là aussi, je pense que c’est grâce à l’intemporalité du film, et je pense qu’il y a une raison. Dans ma vie politique, j’étais quelqu’un d’extrême gauche avant de venir en France. Mes idées aujourd’hui sont beaucoup plus… [nuancées], je comprends qu’il n’est pas suffisant, pour comprendre le monde aujourd’hui, de les classer à gauche ou à droite. Il y a beaucoup de choses dans la vie, il faut les trouver. Mais, quand je fais des films, je ne fais pas des films très politiques, tandis que mes papiers journalistiques peuvent être très politiques, je pense que ce n’est pas la peine de gâcher tant d’argent pour dire des choses qu’on peut dire aussi rapidement. Par conséquent, je ne crois pas que la politique, les émotions radicales avec l’opinion, les polémiques, y soient à leur place. Le cinéma ou la littérature ne sont pas faits pour ça.
J’ai lu beaucoup de livres, l’Histoire de la Révolution russe de Léon Trotski est un de ceux qui m’ont beaucoup marqué, ou André Breton pour la mémoire duquel je suis venu à Paris. Mais moi, je trouve des histoires très minces, et autour de cela on peut construire quelque chose. C’est cela qui donne l’intemporalité, parce que ce qui compte c’est la sincérité et la beauté. C’est la poésie, c’est l’art de construire un film et une histoire, et beaucoup moins le sujet même.

C’est ce qui est frappant dans India by Song. Bien que vous abordiez la politique — vous parlez d’Indira Gandhi, la période de l’état d’urgence, de Bhopal —, vous glissez en fait.
Vous savez ce n’est pas facile, 64 minutes pour 64 années d’histoire.

L’inde change beaucoup en ce moment, est-ce que vous feriez une suite à India by Song ?
C’est possible, j’avais pensé faire un ensemble, une sorte de « package », sauf que l’on n’a pas le contrôle de l’argent, ni des programmations à la télévision. J’avais pensé faire un film général et, ensuite, choisir quelques thèmes comme la corruption, la violence, les femmes et faire un film pour chacun. Cela aurait constitué une espèce d’album, une vue d’ensemble et cinq sujets importants : l’enfant, l’animal, la femme, la corruption, la violence et la colère

On espère que vous le ferez c’est vraiment un sujet extraordinaire.
Vous savez, il y a un proverbe en Inde qui dit « Sur chaque grain, écris le nom de la personne qui va le manger », alors un jour arrivera où sur chaque billet, euro, dollar ou roupie, sera marqué « Vijay va faire un film avec », alors je le ferai. Ce qui est difficile, c’est que pour chaque film qu’on aurait pu faire, ce n’est pas deux mois qui auraient été nécessaires comme cela se pratique à la télévision, parfois moins même. Mais passer quatre ans, cinq ans à ramasser tout le bricolage et l’argent pour le film, c’est un peu trop. Si par exemple, je pouvais faire un film par an, je serais content et je le ferais, je voudrais le faire, mais c’est difficile, et pas uniquement pour moi, c’est vrai pour beaucoup de mes camarades aussi.

Et en ce moment, le cinéma a-t-il pris le pas sur votre travail d’écrivain, sur votre travail d’écriture ?
Je viens de faire un livre, Le Gange. Quelqu’un m’a appelé pour ce livre, parce qu’il venait de faire des photos en Inde sur le Gange, de très belles photos. Je lui ai dit que j’avais fait le roman, Jaya et son double, puis le film, entre les deux j’avais fait la Déesse qui devint fleuve pour Gallimard, un livre d’enfants. J’avais écrit aussi deux ou trois essais assez longs sur le Gange, donc j’étais un peu saturé du Gange. Je m’étais dit « fini, basta ! », le jour où il m’a appelé, je n’avais pas envie de retoucher à ce sujet, puis toute la nuit, j’étais un peu hanté par le Gange. En Inde, on dit « la ». Je me suis dit, elle m’appelle. Le lendemain, j’ai accepté, sans voir ses photos d’ailleurs. Mais si quelqu’un voit ce livre, je voudrais lui dire que c’est un vrai texte littéraire que j’ai écrit. Souvent les textes sur le Gange traitent de sa longueur, combien de kilomètres il parcourt, et combien de sable il y a, et la couleur de l’eau ou la pollution… Mais ici, ce sont des histoires de réel, d’irréel, sur les coulisses du cinéma, lorsqu’on tournait ce film. Donc, il y a six ou sept petits écrits qui sont au cœur du livre, c’est ma contribution littéraire pour cet ouvrage, Gange, fleuve et déesse [aux éditions de la Flandonnière].

J’allais vous demander si vous pensez maintenant en avoir fini avec le Gange. Si le Gange vous appelle de nouveau, répondrez-vous ?
Je viens de donner ce livre. En ce moment, je prépare un documentaire sur les soldats indiens qui sont arrivés en Europe pour la première guerre mondiale. Une des personnes qui a gagné la Victoria Cross et qui s’est fait tuer à l’âge de 19 ans à Neuve-Chapelle, il y a cent ans, venait d’un village presque au bord du Gange, dans les montagnes. Je viens de tourner là-bas, à Chamba, qui est cette petite ville d’où il vient. Cette petite séquence que je viens de tourner, ce sera peut-être la fin du film. On espère que le film sera terminé avec l’argent qu’on recherche.

J’espère qu’il sera distribué et qu’il sortira en salles, j’ai lu un papier sur ce projet.
Oui, c’est avec France Télévision. Il y un peu le bateau qui tangue, mais c’est le centenaire de la première guerre mondiale. Il est très important de leur dire qu’ils font la même chose plusieurs fois, alors que quand il y a des sujets différents, ils n’y touchent pas. Je pense qu’au nom de la diversité culturelle, pas seulement de la qualité des choses, il faut un peu regarder ailleurs. Donc, je fais cela et puis un autre film sur l’Inde du Nord — le Gange n’est pas très loin —, et moi je suis de l’Inde du Nord. Il y a toujours un lien. De plus, depuis cinquante ans que je connais le Gange, « elle » est devenu en quelque sorte une partie de moi.

Lorsque vous avez tourné Jaya, vous avez parcouru le fleuve jusqu’à son embouchure, l’avez-vous fait en commençant par l’Himalaya ? Ou bien tourniez-vous selon les opportunités ?
Vous savez, c’est un hommage. Quand on a réalisé le film, on n’a pas commencé à la source, parce que la source était fermée. On ne peut pas aller là-bas en février, il y a trop de neige. Donc, nous avons tourné le reste et quand le film a été fini, il nous manquait seulement le début. Mais les producteurs m’ont dit qu’il n’y avait pas assez d’argent. C’est l’histoire que je raconte dans le récit « source » [dans le livre cité plus haut]. Ils disaient qu’on allait prendre n’importe quel fleuve dans les Alpes et qu’ainsi on pourrait finir et monter le film. On peut tricher au cinéma, vous voyez. J’ai dit non, c’est un film qui est un hommage personnel au Gange, il faut attendre deux mois que le passage s’ouvre, puis on ira. Et nous sommes allés à la source du Gange, avec 56 porteurs, avec des tonnes de matériel, avec toute une équipe…

Et l’acteur ?
Oui, et le caméraman aussi, qui a eu un problème parce qu’il y a eu un tremblement de terre, un éboulement. Un gros rocher est presque tombé sur lui, on l’a vu tomber, puis toucher un autre rocher, mais il a rebondi et le caméraman a été sauvé, mais il a quand-même été touché et est allé au lit, mais le lendemain il a tourné. Toutes ces aventures sont dans le livre.
Mais le vrai voyage pour le Gange, je ne l’avais pas fait pour le cinéma, vous savez. Pour le cinéma on ne peut pas faire ce genre de chose. Le vrai voyage a duré six mois, je n’ai jamais rencontré de ma vie une personne qui a fait ce voyage en bateau, par la route et en bateau. On ne peut pas le faire dans l’Himalaya et dans la plaine, il n’y a personne, parce qu’il y a trop de crimes, trop d’insécurité. Il n’y a pas de bateau, il n’y a pas de navigation sur le Gange, il fallait changer de bateau, d’embarcation, pour faire deux kilomètres. C’est ainsi. Et je l’ai fait pour le roman, pour Jaya Ganga, le Gange et son double, et dix ans plus tard, quand j’ai fait le film, je savais où étaient les endroits, donc nous sommes allés directement là-bas. Voilà.

A propos du personnage de Jaya, Est-ce que son personnage incarne la pulsion de mort ?
Souvent je dis que Jaya c’est la sensualité, Zhera c’est le mystère, le Gange c’est la spiritualité, et ces trois femmes sont les vedettes du film. Le Gange aussi est filmé comme une femme, avec la même sensualité, pour moi l’effort était de le faire. [après une pause de réflexion] Jaya est la vraie incarnation de Nadja, mais une réincarnation hindoue de Nadja. Et dans le roman, ils se rencontrent au cimetière de Batignolles, ici à Paris, où est le tombeau d’André Breton. Et comme elle a parlé toute la nuit du Gange et qu’elle disparaît aussi mystérieusement qu’elle est apparue au cimetière, lui part à sa recherche, et quand il descend « la » Gange, il rencontre une autre fille qui ressuscite pour lui le souvenir de Jaya, donc c’est le mélange des philosophies et à la fin, c’est sur le mystère de l’insaisissabilité de la femme.

Y a-t-il une part autobiographique dans le film et dans le roman qui l’a précédé ?
Dans tous les films il y a une part autobiographique. On est son cœur d’une certaine façon, et le cœur est le cœur de l’autobiographie.

Vous avez parlé de Nadja, avant-hier, or Nadja c’est l’amour fou.
Oui, ça c’est très autobiographique, je suis venu à Paris, à la recherche de Nadja presque, c’est fantasmatique, parce que j’étais tombé amoureux de cette idée d’une femme qui est mi réelle, mi irréelle. C’est pourquoi je suis venu à Paris sans parler un mot de français. Je vivais avec une française avant de venir, mais elle parlait anglais. C’était l’impact du surréalisme sur ma vie, que je lisais en traduction anglaise, et qui m’a beaucoup marqué. C’est ainsi que je suis venu à Paris.

C’est aussi pourquoi sans doute vous avez rencontré Jean-Claude Carrière ? Parce qu’entre le Surréalisme et l’Inde, il y avait une rencontre qui allait de soi ?
Je ne connaissais pas Jean-Claude Carrière, dans les traductions que je lisais. Mais, en 1985, j’ai appris qu’il écrivait pour le Mahabharata, j’écrivais déjà à Libération à l’époque et on m’a envoyé faire un papier sur la pièce, c’est comme ça que j’ai rencontré Jean-Claude. Un jour, il m’a téléphoné et m’a demandé ce que je faisais à Paris, je lui ai dit que je terminais mon roman, vous savez quand on écrit son premier roman, on pense que c’est le dernier Proust qui l’écrit. Il m’a dit demain c’est le dernier jour du Mahabharata, il faut absolument que tu descendes. Je lui ai dit je n’ai pas le temps, mais j’ai pris mon traducteur, maintenant un ami. On a pris sa voiture, on a roulé toute la journée. On est arrivé au coucher de soleil quand la pièce commençait dans les carrières à côté d’Avignon. La pièce a duré toute la nuit et au lever du soleil lorsqu’elle s’est terminée, on a pris la voiture et on est rentré à Paris dans la foulée.

Et ensuite vous êtes devenus amis ?
Absolument. Quel homme, je le salue. Il n’y en a pas beaucoup comme lui. Chaque fois que je vais chez lui pour des raisons amicales ou professionnelles, chaque fois je reviens au moins avec une phrase de lui que je n’oublierai pas.

Dans votre film suivant, One Dollar Curry, on est frappé aussi par l’humour. C’est une comédie, dont vous êtes aussi le scénariste, vous avez dit que c’est un hommage à votre père.
Oui, mon père disait « Only humour can conquer death. » Seul l’humour peut combattre la mort, et je suis d’accord.

Une dernière question sur votre projet de fiction qui nous intéresse beaucoup.
J’ai écrit un autre roman en 1992 qui se déroule en Angleterre et qui s’appelait Wirlpool of Shadows, Tourbillon d’ombres, publié chez Ramsay. Le scénario que j’en ai tiré s’appelle Opium Symphony (Symphonie de l’Opium), c’est un scénario que j’ai fait sous l’œil de Jean-Claude Carrière et que Jane Campion (l’auteur de la Leçon de piano qui vient d’être présidente du jury à Cannes) a adoré, et aussi Irvin Kershner (qui a réalisé Star Wars, l’Empire contre-attaque). Mais cela traîne parce que c’est un film cher, un film d’époque, ça ne concerne pas directement les Français, c’est l’histoire indo-britannique, que peu de gens connaissent en Angleterre, ou un petit peu, pas comme à Paris. Donc ça traîne, la Twentieth Century Fox a aimé, mais ce ne sont pas les gens qui signent les chèques. Alors on va voir, c’est une bataille. Mais, il y a beaucoup de camarades dans la même situation. J’ai discuté aussi avec Shah Rukh Khan pour le rôle principal.

A-t-il été intéressé ?
Cela fait longtemps que je discute avec lui. Le problème avec les stars, ce n’est pas l’intérêt du scénario. C’est est-ce que ce qu’il font est dans l’air du temps. Aujourd’hui, il faut beaucoup de combats, d’effets spéciaux, et moi je ne suis pas trop Bollywood et ce film n’est pas très Bollywood, même si j’aime bien Bollywood. Mais, on va voir.

Nous espérons de tout cœur que cela marchera pour vous. Merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.
Merci à vous.

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