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Interview exclusive de Prabhas

Publié vendredi 28 avril 2017
Dernière modification dimanche 30 avril 2017
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Par Brigitte L. K.

Rubrique Entretiens
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Le mois d’avril 2017 risque d’être le plus long de l’année pour les cinéphiles indiens et des millions d’autres. Baahubali 2 : the conclusion sort sur les écrans le 28 avril. C’est le film le plus attendu de l’année 2017. Les données chiffrées en disent long : 65 millions de dollars de budget total pour les deux films (le premier en a coûté 18 !), 33 studios d’effets spéciaux dans le monde qui travaillent sur la seconde partie, des milliers de figurants, plus d’une année complète de tournage… C’est un long métrage qui ne supporte que les superlatifs ! Chaque scène est systématiquement filmée en tamoul et en telugu ; ensuite, chaque dialogue a été repris en studio pour la qualité sonore.

Le suspense de la première partie tient en haleine des millions de fans depuis 2015 : « Why Kattapaa killed Baahubali ? » [1]. Question qui fait le tour des réseaux sociaux et de tous les médias !

L’acteur Prabhas, légende du cinéma du Sud — Young Rebel Star de son surnom local — est connu pour donner très peu d’interviews et j’avoue que cela ajoute un suspense à ma démarche ! Il me reçoit en exclusivité bien avant les dates de promotion officielle à Hyderabad, cœur du cinéma telugu. Il arrive très ponctuel à notre rendez-vous, dans un jardin apaisant. Une voix profonde, au rythme lent, vous enveloppe et fait partie des qualités de la star ! Très grand pour un acteur indien, il a une allure unique et une élégance naturelle ! Sa classe, son sourire, son chaleureux accueil dompteraient n’importe quel(le) journaliste ! Prabhas nous donne quelques détails spontanés sur le film qui marque pour longtemps sa carrière et, on peut le dire, son ascension irrésistible au firmament des très grands artistes du cinéma indien !

Brigitte Leloire Kérackian : Vous avez déjà tourné avec S.S. Rajamouli dans Chatrapathi. Comment avez-vous démarré votre collaboration avec lui ?
Prabhas : Il a souhaité que je fasse partie du casting de Chatrapathi (2005) et m’a transmis le scénario. Dès le début du tournage, nous sommes devenus très amis. Je l’admire dans sa façon de travailler, sa manière de réfléchir. Je peux dire que c’est une belle âme ! J’avais le sentiment d’avoir rencontré une personne exceptionnelle. Depuis, il a créé deux ou trois blockbusters.
Après Chatrapathi, notre amitié s’est transformée en une relation familiale. Il avait envie de refaire un film avec moi. Pendant une dizaine d’années, nous avons discuté ensemble du cinéma sans pour autant vouloir concrétiser un projet très défini. Je l’ai toujours considéré comme un guru [2]. Nous avons une profonde amitié l’un pour l’autre.

BLK : Avez-vous toujours voulu devenir acteur ou bien est-ce le hasard ?
Prabhas : Mon oncle est une très grande star ici [3], mon père était producteur donc, mon enfance a baigné dans le cinéma. Ils m’ont encouragé à jouer très jeune et à devenir acteur. Pourtant, je me demandais souvent comment quelqu’un pouvait jouer devant tant de gens. J’étais très timide à l’époque, et je le suis encore un peu maintenant. En allant sur les tournages, je restais en retrait. Et soudain, c’est arrivé ! Je me suis dis que je pouvais peut-être essayer.

BLK : Certains réalisateurs considèrent que les meilleurs acteurs sont ceux qui sont timides à cause de leur intériorité très forte qui s’exprime à l’écran. Qu’en pensez-vous ?
Prabhas : Je ne saurais dire ! (rires) J’ignorais cela. J’avais l’habitude d’être très timide et c’est encore parfois le cas aujourd’hui. Mais à l’écran, on ne peut pas le déceler. Mes amis me font remarquer que je suis une personne totalement différente à l’écran. Ils me disent que quand j’entends « Action ! », cela déclenche quelque chose ; c’est mon jeu ! en fait ! Et ensuite, j’entends « Coupez ! » et je redeviens moi-même !

BLK : Votre engagement dans Baahubali a absorbé quasiment quatre ou cinq ans de votre vie professionnelle, un investissement inhabituel dans une carrière. Pourquoi avez-vous accepté d’interpréter le rôle de Baahubali ?
Prabhas : Je connais très bien Rajamouli et il a discuté avec moi de tous ses films. Je connaissais son projet Eega bien avant sa sortie. De même pour Magadheera, on a partagé tous les détails de sa production. Puisque nous nous connaissons si bien, je savais qu’il avait ce projet d’exception, son rêve absolu. En commençant à en parler, il me semblait que son film prendrait environ deux ans en vue de monter un seul long métrage. En finalisant le scénario complètement, il a conclu qu’il fallait le faire en deux parties. Il m’a dit qu’il aurait besoin de moi pendant deux ans ou deux ans et demi.

Après le bouclage du scénario, et avec un budget de production énorme, Rajamouli a failli renoncer car ce projet était vraiment démesuré. C’est alors que le producteur a repris les choses en main en affirmant que l’excellence de cette histoire devait prendre forme et qu’il acceptait d’en prendre le risque.
Il était évident qu’il allait travailler d’une manière totalement différente pour cette production. Je l’ai assuré de ne pas se soucier du délai de mon engagement : j’étais prêt à y consacrer le temps nécessaire étant donné l’ampleur de ce film ! C’est un des budgets les plus importants de notre pays ! Rajamouli ne donne que le meilleur de lui-même dans cette affaire. J’avais envie de consacrer le temps nécessaire pour la réalisation de son rêve.

BLK : La promotion de Baahubali débute en mars, peut-être allez-vous parcourir tout le pays ?
Prabhas : Bien sûr ! Pour la première partie, on a été à Bombay, Delhi, Hyderabad, au Tamil Nadu et au Kerala. Mais cette fois on va sûrement aller dans tous les états. J’ai dû donner entre 200 ou 300 interviews mais, cette fois, il y en aura certainement beaucoup plus.

BLK : Le producteur Shobbu Yarlagadda m’a dit que l’histoire et le personnage ont été inspirés par vous dès le départ. Etes-vous intervenu parfois pour les dialogues ?
Prabhas : C’est exact. Quand le personnage ressent certaines impressions, j’ai fait des propositions à Rajamouli, et à chaque fois, il m’a conforté dans mes suggestions. Pour Chatrapathi par exemple, nous avons tourné le film en ne faisant qu’une ou deux prises à chaque fois.
Baahubali ne pouvait pas se tourner en une ou deux prises par scène car il y avait tellement de décors, de figurants au second plan. La mise en place prenait du temps pour chaque prise de vue. Chaque scène était tournée en tamoul et en telugu. Je suis né à Chennai donc je connais le tamoul mais je n’ai pas pratiqué pendant dix ans. La dimension historique du film demande une langue précise qui posait quelques difficultés même aux acteurs tamouls. Nous avions donc de nombreuses répétitions afin de parfaire certains dialogues.
L’entrainement physique a commencé six à huit mois avant le tournage. Je devais absolument construire mon personnage physiquement en prenant 10 kg. par rapport à mon film précédent.

BLK : La scène de la cascade est extrêmement spectaculaire et inoubliable. Comment était-ce de glisser ainsi dans les airs ?
Prabhas : Nous avons tourné beaucoup de scènes d’action, et je me suis blessé à l’épaule. Donc la scène chantée n’a pu se monter qu’après ma chirurgie de l’épaule. Je devais ensuite faire tous ces sauts dans les airs, plonger dans l’eau, escalader etc. Or mon chirurgien m’avait conseillé de mettre le moins de poids possible sur mon bras gauche. Cela a pris quatre à cinq mois et demi pour récupérer. La production a été interrompue pendant cette période et il était vital que je reprenne au plus tôt. Ensuite on a pu tourner la scène chantée de la cascade.
Je me sens à l’aise, sanglé avec des harnais de sécurité. Si la corde ou la sangle vous retient, cela ne me pose pas de problèmes mais une chute de 10 mètres, où vous êtes supposé attraper la jeune fille, ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait l’imaginer. Dans la scène de la cascade, sur environ 10 mètres, je suis en chute libre, il y a le saut et ensuite l’enlacement de l’héroïne. La première prise n’a pas été simple mais à la deuxième ou troisième prise, j’ai adoré. Je disais à Rajamouli que je voulais refaire la scène car cela commençait à vraiment m’amuser ! Cela ressemble au Bunjee jumping [4].
Après ma chirurgie, nous avons tourné des scènes d’action intenses ! Jouer dans l’eau, puis enchaîner les combats n’était pas chose aisée car je n’étais pas totalement guéri de cette opération de l’épaule. Physiquement, l’engagement était total pour tenir nos délais. Je faisais mes séances de physiothérapie chaque jour pour récupérer au plus vite.

BLK : Après Baahulabali 2 : the conclusion qui a occupé quasiment quatre ou cinq ans de votre vie, qu’est-ce que vous allez ressentir ? Pensez-vous qu’il puisse y avoir une phase de dépression ? Vous avez vécu avec ce personnage pendant tant de mois, comment allez-vous vivre cette nouvelle étape de votre vie ?
Prabhas : A la date d’aujourd’hui (31 janvier 2017) je ne suis pas « sorti » de mon personnage de Baahubali, c’est certain ! Après quatre ans de ce périple, je me sens très bien ! C’est un excellent moment pour se réjouir ! Après Baahubali : the beginning, je me suis dit : « Mon Dieu ! La première partie est prête maintenant ! Comment allons-nous réagir si cela ne marche pas ? Si le public ne nous suit pas, que faire ? ». Nous avions tant d’idées en tête pour créer la suite !

Je me suis tellement investi dans ce personnage que j’en rêvais ! (rires) J’ai même fait un cauchemar où Rajamouli prenait quelqu’un d’autre pour mon rôle ! Je lui disais : « Tu m’avais annoncé que je jouais deux personnages et maintenant un autre acteur est en train de jouer à ma place : que se passe-t-il ? ». Je lui ai raconté mon rêve bien sûr ! (rires). Baahubali était forcément partout ! J’ai confié à Rajamouli que vivre quatre ans avec un seul personnage, c’était formidable mais il est temps d’aller vers autre chose. J’ai envie d’explorer quelque chose de différent.

BLK : J’aimerais que vous nous parliez de votre scène favorite du film et la pire, si par exemple, les circonstances étaient particulières etc…
Prabhas : Comme vous le disiez, une des plus belles scènes est certainement celle de la cascade ! Les scènes de guerre sont fascinantes ! Les scènes tragiques aussi.
Rajamouli avait en tête depuis de nombreuses années de tourner une scène où le pied du héros s’appuie sur la tête d’un personnage ! Ce genre de scène était récurrente dans son esprit mais il ne l’avait jamais utilisée dans aucun de ses films.
Finalement, on la retrouve dans Baahubali ! C’était une scène absolument formidable ! J’ai en plus la chance de la jouer avec un acteur chevronné que j’admire. C’est une très grande star [5]. J’avais cependant des réticences, même si c’est ma scène favorite. Rajamouli avait recruté ce célèbre acteur et voulait le prévenir. Ce dernier a immédiatement adhéré à cette idée car la scène a une immense portée symbolique. C’est vraiment un gentleman !
Vous savez ce que signifie le fait de toucher les pieds et le respect dans lequel nous sommes élevés en Inde ! Soudain, vous devez poser votre pied sur la tête d’une personne plus âgée, qui a 60 ans, et donc cela prend un sens particulier. Pour cette scène, je me suis incliné devant lui et il m’a totalement rassuré ! « Ne le prends pas au pied de la lettre, m’a-t-il dit. C’est juste une scène ! ». C’est une de mes scènes dramatiques favorites !

BLK : Est-ce que dans le cinéma indien, il y a les même pratiques qu’à Hollywood : le réalisateur sélectionne d’abord l’acteur principal puis l’héroïne ; l’acteur est alors consulté pour savoir s’il accepte cette actrice en tant que partenaire ?
Prabhas : Rien de tout cela ! Rajamouli n’a nullement besoin de l’approbation de quelqu’un. C’est le patron ! Quel que soit le film, je ne pense pas que ce soit nécessaire. Le réalisateur, dans sa phase de préparation, discute, modifie, réécrit si nécessaire mais cet aspect n’entre pas en ligne de compte.

BLK : Avez-vous déjà travaillé pour Bollywood ? Sinon, est-ce que vous aimeriez jouer dans un film hindi ?
Prabhas : Cela n’est jamais arrivé, non ! Pourquoi pas ? Si on me propose un bon rôle !

BLK : On peut dire que c’est un tournant de votre carrière. Pensez-vous pouvoir rompre avec cette image de super-héros ou bien poursuivre dans la même veine ? Est-ce qu’un jour vous pourriez interpréter un super méchant, ou un rôle négatif ?
Prabhas : Au cours de ces deux dernières années, on s’est beaucoup interrogés car la suite de Baahubali pose des questions. Trouver une histoire imaginative est compliqué mais finalement, une proposition sortant de l’ordinaire s’est présentée. Ce film sortira probablement en 2018. J’aimerais beaucoup jouer un personnage sombre, ou même un méchant ! Tout dépend de l’histoire et de ce qu’on propose au spectateur.

BLK : Aimeriez-vous adresser un message spécial à vos fans en France ?
Prabhas : S’ils ont aimé la première partie de Baahubali, je voudrais les encourager à regarder la seconde partie et je souhaite qu’ils apprécient de savoir « Pourquoi Kattappa a tué Baahubali ? ». J’espère qu’ils aimeront encore plus la seconde partie !


[1Pourquoi Kattappa a-t-il tué Baahubali ?

[2Un maître.

[3Prabhas est le neveu de l’acteur Telugu Krishnam Raju.

[4NDLR : saut à l’élastique.

[5Sathyaraj joue Kattappa.


Propos recueillis et traduits de l’anglais par Brigitte Leloire Kérackian. Hyderabad. Janvier 2017.

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