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Item-girls : 1960-1975, Helen ou la bombe H

Publié vendredi 16 octobre 2015
Dernière modification vendredi 16 octobre 2015
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Par Mel

Dossier Item-girls
◀ Item-girls : 1945-1960, Cuckoo ou l’âge d’or de Bollywood
▶ Item-girls : 1975-1990, It’s the time to Disco

Le cinéma hindi s’essouffle un peu au début des années 1960. L’euphorie créatrice de la décennie qui précède laisse place à un cinéma plus conventionnel où les recettes qui ont fait leurs preuves sont réutilisées à l’envi. Les vedettes de l’âge d’or ont vieilli. Raj Kapoor peine à se renouveler. Nargis a quitté la scène. La maladie forcera Madhubala à faire de même. Cuckoo dansera sa dernière chanson en 1964, l’année de la mort de Guru Dutt précédant de quelques mois celle de Geeta Bali.

Mais de nouvelles vedettes vont émerger. Asha Parekh, Dharmendra, ou Shammi Kapoor vont crever l’écran. Les stars de la décennie suivante comme Zeenat Aman, Rajesh Khanna, Sanjeev Kumar ou Amitabh Bachchan vont faire leurs premières armes au tournant des années 1970.

L’influence de l’esthétique soviétique était souvent évidente dans les années 1950. La décennie suivante sera plutôt d’inspiration occidentale. On pourra par exemple entendre une reprise des Beatles dans Janwar en 1965 ou Venus de Shocking Blue dans Kal Aaj Aur Kal en 1971, deux films avec le vénérable Prithviraj Kapoor. Tout en restant extrêmement prude, le cinéma hindi pourtant muselé par la censure va aussi s’amuser à secouer les conventions morales. Il suit ainsi timidement le mouvement mondial de libération des mœurs de la fin des années 1960.


Helen

Helen Jairag Richardson est née en 1938 à Rangoun. La Birmanie est prise dans la tourmente de la seconde guerre mondiale et son père est tué. Sa mère Marlene et ses trois jeunes enfants fuient alors en Inde pour tenter de se mettre à l’abri. Un long et effroyable périple de huit mois, essentiellement à pied, amène la petite famille à Calcutta puis à Bombay. Marlene connaissait Cuckoo. La danseuse vedette prend sa petite fille sous son aile en cette fin des années 40.

Helen fait ses début à l’écran dès 1951 au milieu de groupes de très jeunes danseuses. Ce sera bientôt le premier gros-plan, puis la première chanson dansée dans Alif Laila en 1953. Elle chante seule et prononce même quelques mots en 1954 dans Mayur Pankh, son premier film en couleurs . Au générique, le nom d’Helen est aussi gros que celui de Cuckoo. La voilà partie pour une carrière exceptionnelle qui durera plus de 40 ans [1].

Helen obtient son premier succès d’importance avec Mera Naam Chin Chin Chu tiré d’Howrah Bridge. Ce film policier, avec Ashok Kumar et Madhubala en vedette, sort sur les écrans en 1958, soit un peu avant la période qui nous intéresse. La chanson chantée par Geeta Dutt sur une musique d’O. P. Nayyar et des paroles de Qamar Jalalabadi se situe dans le bar de l’hôtel où se déroule la plus grande partie de l’action. Elle n’a pas de rapport avec l’histoire contée dans le film, il s’agit donc d’un item-number dans un cabaret comme Helen en réalisera tant. Son énergie communicative comme son apparence étrangère qui lui permet de tout oser sont à l’origine d’un succès qui ne démentira pas.

Si vous regardez bien, vous pourrez remarquer le danseur moustachu qui tenait dans ses bras Cuckoo et Madhubala dans Neele Aasmani. Quel veinard celui-là…

IMDB crédite Helen de près de 500 films. Certaines références sont à l’évidence fausses mais d’autres manquent. En réalité, personne ne connait précisément sa filmographie. Même Jerry Pinto dans le livre qu’il lui a consacré, Helen, The Life and Times of a Bollywood H-Bomb, a renoncé à être exhaustif. On estime aujourd’hui qu’elle a été d’environ 700 chansons principalement dans le cinéma hindi, mais aussi dans les cinémas régionaux de l’Inde.

Elle n’apparaissait le plus souvent que pour une chanson, mais elle a tenu aussi des rôles parfois conséquents. C’est le cas par exemple de celui de Miss Kelly dans Gumnaam en 1965 qui lui permettra d’obtenir sa première nomination à un Filmfare Award. Elle est de la petite troupe décimée un à un par un mystérieux assassin sur une île déserte. Iss Duniya Mein Jeena Ho Toh Sunlo Meri Baat, aussi appelée Gham Chhodke Manaao Rang, est un des trois morceaux où elle intervient. Elle cherche à remonter le moral en berne de ses camarades qui se demandent pourquoi et comment il vont finir eux aussi en viande froide.

Ce n’est pas tant l’interprétation par Lata Mangeshkar de ce titre de Shankar-Jaikishan sur des paroles de Hasrat Jaipuri qui retient l’attention. Sa chorégraphie festive et l’énergie d’Helen emportent comme toujours l’adhésion. Mais plus encore, sa mise en scène et surtout le maillot de bain soulignent une modernité à laquelle le cinéma indien n’avait pas habitué les spectateurs. Helen est décidément aux antipodes de la femme indienne traditionnelle emmaillotée dans un sari.

À mesure que 1970 approche, Helen va réaliser des danses de plus en plus provocantes, parfois inconcevables pour une actrice indienne « convenable ». Elle atteint une forme de sommet dans Intaquam sorti en 1969. Aa Jaane Jaan de Laxmikant-Pyarelal avec des paroles de Rajinder Krishan est chantée par Lata Mangeshkar, une rareté pour celle qui se refusait jusqu’alors à chanter les « numéros de cabaret ». Le succès sera tel que Lata la chantera sur scène lors d’un concert télévisé en 1997 [2], ce qui parait très incongru lorsqu’on se souvient des images.

Pour une sombre histoire de vengeance, Rita se retrouve à gérer le casino où officie Rebecca (Helen). Une cage dorée poussée par des esclaves noirs entre sur scène. A l’intérieur, un homme qui hurle (Azad) [3]. Rebecca arrive et chauffe le malheureux à blanc…

Ce numéro est tellement incorrect qu’il serait même difficile de le montrer aujourd’hui dans un film occidental. Les africains, et en particulier celui qui est dans la cage, sont clairement dépeints comme des bêtes. Ce n’est pas une nouveauté à Bollywood, mais il y a ici une originalité de taille : la chanson sadique hyper-sexualisée dansée par Helen.

Au fil des années, les numéros de cabarets où se produit Helen sont devenus incontournables. Asha Bhosle était sa voix, R.D. Burman le compositeur des musiques sur lesquelles elle dansait et dont Majrooh Sultanpuri écrivait le plus souvent les paroles. Si ce quartet n’était à lui seul la clé du succès d’un film, il faisait entrer ses chansons dans la légende. C’est le cas de Aaj Ki Raat dans Anamika sorti en 1973, qui a pour une fois un véritable sens faisant progresser la narration.

Devendra (Sanjeev Kumar) avait trouvé une femme (Jaya Bhaduri) sur une route. Elle ne souvenait de rien, mais cela n’avait pas empêché Devendra de tomber amoureux. Son enquête l’amène à penser qu’il pourrait s’agir d’une prostituée. Dévoré d’inquiétude, il apprend qu’une chanteuse, Miss Ruby (Helen) aurait des informations sur celle qu’il appelle Anamika (« la fille sans nom »). Voilà donc Devendra et Anamika attablés dans le cabaret lorsque Miss Ruby apparaît.

Dans un premier temps, Helen attend son homme pendant qu’un voyou (Chinoo [4]) lui tourne autour. Heureusement un policier survient et le met en fuite. C’est alors que Miss Ruby reconnait Anamika parmi les spectateurs et qu’une nouvelle histoire commence. Le voyou revient et lui fait subir les derniers outrages dans une cabine téléphonique. Son homme arrive enfin pour se débarrasser de la crapule. Mais de façon surprenante, Helen n’a pas l’air tellement désolée d’avoir perdu sa vertu, comme si Miss Ruby voulait dire à Devendra qu’Anamika était une femme dépravée.

Aaj Ki Raat fait étonnamment écho à Mera Naam Hai Shabnam de Kati Patang sorti deux ans auparavant. Il s’agissait aussi d’une chanson de R.D. Burman avec la voix d’Asha Bhosle. Bindu à la place d’Helen venait faire chanter Asha Parek sous le regard de Rajesh Khanna. Dans les deux cas, la chanson nous donne à voir une femme indienne « convenable » dont la moralité est remise en cause par une danseuse aux mœurs dissolues. Tout au long de sa carrière, Helen à joué pour le plus grand plaisir des spectateurs ce personnage à la vertu équivoque.

En général les héroïnes de Bollywood étaient fragiles et n’avaient pas d’idéal plus grand que de trouver un mari pour fonder un foyer sous sa protection. Cette vision rassurante pour le spectateur était bousculée par Helen qui présentait un personnage fantasque totalement inversé. C’était une maîtresse-femme qui ignorait les convenances et ne pouvait envisager les noces une seule seconde. Tout au long de sa carrière, elle a ainsi porté à ébullition l’imaginaire masculin en lui faisant miroiter le goût de l’interdit.

C’était encore le cas à près de 40 ans dans O Mungada Mungada tiré d’Inkaar et sorti sur les écrans en 1977. On ne sait pas bien si elle joue une prostituée ou simplement une tenancière de bar forte en gueule, mais comme toujours, elle domine les hommes qui sont à sa merci. Elle s’offre à qui veut par les paroles de Majrooh Sultanpuri. Usha Mangeshkar, la troisième sœur, est sa voix dans cette chanson composée par Rajesh Roshan. Le morceau de sucre attire les fourmis avant que la situation ne dégénère en bagarre dantesque…


[1Helen danse sa dernière chanson en 1985 dans Bond 303, elle a 47 ans.

[2Aa Jaane Jaan était présentée sur scène par Helen elle-même lors de ce concert-événement.

[3Helen retrouvera un Azad attaché, blanc cette fois, dans Tu Dar Mat Dar Mat Yaara de Mehmaan sorti en 1973. Elle le détachera pour une courte scène en contre-jour…

[4Le danseur de Piya Tu Ab Toh Aaja dans Caravan.

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