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Kaabil

Traduction : Capable

Bande originale

Kaabil Hoon
Haseeno Ka Deewana
Kuch Din
Mon Amour
Kisi Se Pyar Ho Jaye

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La critique de Fantastikindia

Par Gandhi Tata - le 15 février 2017

Note :
(4.5/10)

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Sanjay Gupta est au cinéma hindi, ce qu’Anu Malik était à la musique dans le Bollywood des années 90. Le compositeur de la bande originale d’Ashoka, s’était fait une spécialité de détourner les plus grands standards de la scène musicale internationale. De la même manière, on ne compte plus les films américains ou coréens, passés à la moulinette du remake du monsieur plagiat de Bollywood, j’ai nommé, Sanjay Gupta ! Le résultat n’est pas toujours à la hauteur, mais on doit reconnaître un talent au bonhomme, celui de nous pondre de belles distributions avec les plus grands acteurs de l’industrie. Depuis quelques temps, le réalisateur semble avoir dressé sa tente en Corée, puisqu’après Jazbaa en 2016, qui s’inspirait de Seven Days (2007), il nous revient avec Kaabil, un thriller dont l’intrigue est similaire à Broken sorti en 2014.


Présentés par des proches, Rohan et Supriya, n’ont pas seulement la cécité en commun, mais aussi une énorme confiance en soi, et bientôt l’amour. Malgré les doutes sur leur capacité à s’en sortir ensemble, les sentiments sont plus forts et les deux tourtereaux sautent le pas pour se marier. Tout va pour le mieux au début et Rohan attend avec impatience la livraison d’un appartement neuf pour quitter un quartier résidentiel dont le calme est de plus en plus menacé par des éléments perturbateurs. Après quelques altercations et gestes déplacés sur Supriya, Rohan découvre un jour, en rentrant chez lui, une scène particulièrement sordide…


Il y a beaucoup de choses à dire sur Kaabil, en bien comme en mal, mais surtout beaucoup de mal. Car si d’un côté, on peut regretter un simple revival du revenge movie des années 80, sans le moindre effort de réactualisation du genre, on ne peut pas condamner pour autant le film dans son entièreté ; car les acteurs sont bons et ils auraient mérité un meilleur réalisateur que Gupta, dont la vision et l’exécution plombent lourdement l’ensemble …

L’idée de départ de Kaabil n’est pourtant pas mauvaise, car le film est censé aborder la détresse d’un couple d’aveugles face à la cruauté d’un système pourri. Les rôles et les responsabilités sont inversés et la victime finit par être bafouée et traitée comme le coupable. De plus, la société dont le rôle est initialement de leur porter assistance et de les protéger, fait tout le contraire, voire pire, en les stigmatisant avec leur handicap. Totalement démuni et traumatisé par la violence des évènements, Rohan (Hrithik Roshan) décide de trouver la voie de la justice par ses propres moyens. S’ensuit alors une croisade vengeresse où ce dernier, bien décidé à déchaîner les enfers, va rivaliser d’ingéniosité pour faire payer les bourreaux.


Kaabil tire sur son inspiration du film coréen Broken, où un père aveugle se lance dans une vendetta contre les agresseurs de sa fille. Gupta n’est pas du genre subtil et il n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour piller le long-métrage de Lee Jeong-ho. Mis à part la jeune fille devenue jeune épouse dans Kaabil, on retrouve quasiment les mêmes personnages, du flic qui va tenter de coincer le héros, jusqu’aux deux violeurs sadiques. L’intrigue est une parfaite copie conforme de l’originale, à l’exception du contexte dans lequel elle est ancrée. En Corée, les autorités sont négligentes et inefficaces, alors qu’en Inde, elles sont corrompues et à la solde de politiques et hommes d’affaires véreux.

En parlant des thèmes abordés par le film, il y a un détail intéressant à relever dans chacune des versions, car il reflète indirectement l’axe voulu par les auteurs respectifs. Il s’agit donc du titre, qui montre le décalage entre le réalisateur indien et son homologue coréen, tant dans l’approche que la maturité. Alors que le film de Lee Jeong-ho, justement intitulé Broken (Brisé), évoque le destin brisé d’un père, et la douleur de ce dernier, Kaabil de Sanjay Gupta, que l’on peut aussi traduire par "capable", semble davantage se focaliser sur l’honneur perdu et l’ego blessé de Rohan.


Touché par les méfaits commis contre Supriya et surtout par le dénigrement des méchants qui le sous-estiment en raison de sa cécité, le héros va devoir leur prouver qu’il est parfaitement capable de tenir sa revanche. Même si le film traite de la vengeance, Gupta oublie que le cœur du film est bien le crime de viol, et le traumatisme que cela représente. La plus grosse erreur du réalisateur est d’expédier rapidement le trauma vécu par le couple pour s’empresser de transformer Hrithik Roshan en Charles Bronson des temps modernes. Si les films américains réactionnaires des années 80, type Un justicier dans la ville (Death Wish), vous manquent, on tient avec Kaabil un digne successeur.


Loin de moi l’idée de jouer les petits scarabées et prôner le pacifisme face à l’ignominie du viol, mais dans les circonstances actuelles et la recrudescence depuis quelques années de ce fléau en Inde, je pense sincèrement que ce sujet ne peut être traité à la légère ou comme un simple outil narratif d’un divertissement commercial. L’essentiel n’est pas d’amener le héros à sa vendetta (même si elle parait inévitable), mais traiter de la dimension émotionnelle de l’horreur pour sensibiliser le grand public. Le devoir d’éducation a toujours figuré au cahier des charges du cinéma indien, et lorsqu’on connait sa place dans les habitudes de divertissement des masses, un réalisateur comme Gupta devrait être beaucoup plus responsable, avant de penser à engranger les roupies.


Bien malgré lui, Sanjay Gupta se fait l’écho avec son film, de l’inquiétante déviance d’une frange de la population indienne où l’importance accordée au déshonneur subi par la famille tranche avec l’absence de compassion envers la victime après un viol. Le constat est assez accablant quant au statut déjà précaire de la femme, qui devient quasi intouchable après un viol. Je n’irai pas jusqu’à dire que le viol est un des symptômes retentissants d’un mal silencieux qui ronge une partie de cette société indienne patriarcale et profondément misogyne, mais presque. Cette analyse prend tout son sens dans le dysfonctionnement des personnages principaux, très mal écrits au passage, lorsque l’entracte arrive.

Le succès de la première partie est essentiellement dû au formidable travail des acteurs qui incarnent avec sincérité et humanité, les personnages de Rohan et Supriya. Ils sont attachants et leur jeu, ainsi que leur alchimie, créent d’emblée l’adhésion du public. Tout naturellement, lorsque les passages romantiques laissent place aux plus dramatiques et graves, l’empathie est instantanée. Cependant, le point de rupture entre le réalisateur, les acteurs et les spectateurs, survient après la découverte du drame par Rohan. À partir de ce moment précis, le film perd pied et les protagonistes semblent littéralement péter un câble.


Rohan et Supriya, tellement contemporains et amoureux avant l’entracte, semblent soudainement rétrogrades, distants et méconnaissables, après la reprise. Si bien qu’on a l’impression de voir la suite du film avec leurs doubles des années 80. Rohan se mure dans un mutisme qui donne une indication, soit sur sa souffrance ou son hideuse nature profonde qui se révèle, et rejette son épouse souillée. De son côté, Supriya semble être beaucoup plus préoccupée par la désolation de son époux que par ce qu’elle vient de subir. Où est l’amour, l’entraide, l’assistance, le réconfort ou la solidarité qu’ils se sont promis tout le long de la première partie ? Visiblement aux abonnés absents. Si Kaabil démarre comme une sympathique comédie romantique qui met en scène deux personnes aveugles cherchant à construire malgré leur déficience, le prolongement n’est qu’une triste resucée de vieux films de vengeance des années 80, avec le jeune homme en colère de l’époque, Amitabh Bachchan.


Dans le reste du long-métrage on retrouve les même tares que pour l’écriture foireuse des personnages principaux. Les scènes de vengeance ne sont pas convaincantes et la logique semble s’être suicidée (ou pendue), au profit des grosses ficelles dont Sanjay Gupta use et abuse. Si les personnages principaux deviennent agaçants, il en est de même pour les secondaires et particulièrement pour celui de l’officier de Police Chaubey, complètement confus et à l’ouest, alors qu’il est interprété l’acteur Narendra Jha, qui est d’ordinaire excellent. Si on devait trouver une autre qualité, que ses deux acteurs principaux (en première partie) à Kaabil, on peut citer le montage de Akiv Ali, responsable entre autres, du découpage d’Agneepath. Car même si ça part dans tous les sens lorsque Rohan met son plan à exécution, le rythme est très bon et on n’a pas le temps de s’ennuyer. Enfin, la photo de Sudeep Chatterjee est de très bonne facture, avec de belles couleurs et prises de vues, le plus bel exemple du film est sans aucun doute celui de la chanson Mon Amour, où Hrithik Roshan et Yami Gautam mettent le feu sur la piste de danse.


Lorsque le générique de fin clôture Kaabil, on a plutôt une bonne impression, car le héros a eu sa revanche, sa compagne, la justice, et nous, la satisfaction que les méchants ont été définitivement réduits au silence. Mais avec le recul, le traitement assez dérangeant d’un sujet grave comme le viol, et la manière dont Sanjay Gupta a fait dérailler ses personnages au point de les rendre insipides, sont révélateurs du problème des indiens avec ce sujet. Si on met de côté sa morale, ses convictions et son esprit critique, Kaabil peut s’apprécier comme une série B de luxe avec des stars au casting et un rythme qui ne faiblit jamais.


La bande-annonce

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