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Kismet

Traduction : Destin

Année1943
LangueHindi
GenresMélodrame / Romance, Classique
RéalisateurGyan Mukherjee
Dir. PhotoR. D. Pareenja
ScénaristeGyan Mukherjee
ActeursAshok Kumar, V. H. Desai, Mumtaz Shanti, Mubarak, Chandraprabha, Shah Nawaz, Kanu Roy
Dir. MusicalAnil Biswas
ParolierKavi Pradeep
ChanteursAshok Kumar, Ameerbai Karnataki, Khan Mastana, Arun Kumar, Parul Ghosh
ChorégrapheMumtaz Ali
ProducteurS. Mukerjee
Durée133 mn

Bande originale

Aaj Himalay Ki Choti Se
Ab Tere Siwa Kaun Mera Krishan Kanhaiya
Ai Duniya Bata - Ghar Ghar Me Diwali Hai
Dhire Dhire Aa
Dhire Dhire Aa (Duet)
Ham Aisi Qisamat Ko
Papihaa Re Mere Piyaa Se Kahiyo Jaay
Tere Dukh Ke Din Phirenge

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Fiche IMDB
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La critique de Fantastikindia

Par Mel - le 6 janvier 2015

Note :
(7/10)

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La seconde guerre mondiale faisait rage au début de 1943. Un ouragan venait de dévaster le Bengale et une terrible famine meurtrière se préparait. La colonisation de l’Inde vivait ses dernières années. Les anglais tentaient de tenir le pays tant bien que mal, entre les indépendantistes de Gandhi qui avait lancé son appel Quit India l’année précédente, les séparatistes de Jinah qui essayaient de profiter de l’occasion pour créer leur état, et les japonais qui se rapprochaient dangereusement. Pendant ce temps, ce qui ne s’appelait pas encore Bollywood prospérait. Bien sûr la « politique » ne manquait pas de s’immiscer dans l’industrie du divertissement. La pellicule allait être rationnée à raison d’11 000 pieds par film (122 mn environ) et les studios devraient produire une œuvre de propagande de temps en temps pour avoir le droit de faire du cinéma. Mais les quelques salles du pays étaient pleines au point que réserver une date de sortie était devenu un art. Plus important peut-être, les midinettes se pâmaient pour les voix de velours des acteur-chanteurs, tandis que garçons fondaient pour celles des actrices-chanteuses, ou sifflaient et lançaient des pièces de monnaie à l’écran à la vue des jolies danseuses du moment.

Pour Bombay Talkies, un des studios les plus renommés, la situation était compliquée. Dès le déclenchement de la guerre, le réalisateur Franz Osten qui avait adhéré au parti nazi est envoyé en prison avec l’ensemble des techniciens allemands. Puis le fondateur Himanshu Rai meurt en 1940, jetant sa veuve et co-fondatrice Devika Rani, dans une lutte impitoyable d’ego et de succession. Lorsque Kismet sort au Roxy à Bombay le 9 janvier 1943, les portes claquent mais la santé financière du studio est au beau fixe grâce à des succès répétés tels de Basant, Jhoola ou Bandhan sortis les années précédentes.

Kismet nous raconte l’histoire de Shekhar (Ashok Kumar). Il sort de prison pour la troisième fois et le directeur aimerait bien ne jamais le revoir. Mais qu’y peut-il ? C’est dans sa nature de voler… Tout juste à l’air libre, Shekhar assiste à un spectacle de rue où un vieil homme fatigué se fait subtiliser sa montre par un pickpocket. Sentant la bonne affaire, Shekhar vole le voleur et se rend chez son receleur attitré. Les billets facilement gagnés en poche, il retrouve le vieil homme à la porte de la boutique. Sa montre était tout ce qui lui restait. Il voulait la vendre pour s’offrir des billets de théâtre, mais elle a disparu.

Pris de pitié, Shekhar l’accompagne au spectacle où se produit sa fille Rani (Mumtaz Shanti) soutenue par une béquille. Le vieillard raconte alors son histoire. Il était le directeur du théâtre autrefois. Un jour où il avait trop bu, il a fait danser sa fille jusqu’à épuisement, la laissant handicapée. Criblé de dettes, il a fini par tout perdre. Alors, ce n’est plus que caché au balcon du théâtre, en évitant ses créanciers comme le regard de Rani, qu’il peut encore l’apercevoir de temps en temps. Shekhar compatit, mais le collier de perles au cou d’une riche spectatrice l’intéresse un peu plus. À la sortie, le voleur dérobe le collier. La dame crie. La police lui court après. Shekhar entre dans une maison éteinte pour se cacher. Rani allume la lumière…

Dès les premières secondes, Kismet nous plonge dans une douceur extrême. Il n’y a jamais un mot plus haut que l’autre. Tous les personnages sont affables. Même le directeur de la prison est d’une grande amabilité. Et lorsqu’un policier sort son arme pour tirer sur un fuyard, on s’imagine bien qu’il ne va pas le tuer ni même le blesser, ce serait manquer de courtoisie. On ne s’étonnera donc pas qu’une des chansons les plus mémorables, Dheere Dheere Aa, soit une berceuse.

Pourtant les bonnes âmes s’étaient émues à la sortie du film : il incitait la jeunesse au crime et il fallait en restreindre la vision à un public adulte averti. C’était en effet la première fois en Inde qu’un voleur assumé était présenté au cinéma comme le héros. Mais ce voleur se transforme en Robin des Bois, et la fin, que je ne dévoilerai pas, lui trouve des excuses émouvantes. Pour ajouter au trouble, Shekhar est interprété par un Ashok Kumar au sourire désarmant. Jusque-là depuis l’avènement du parlant, si l’on excepte K. L. Saigal à la voix d’or, les femmes tenaient le haut de l’affiche. Ashok Kumar qui était déjà une des plus grande vedette masculine de l’époque atteint le statut de super-star avec Kismet. Il efface sa partenaire et emporte tout sur son passage, même les préventions morales des rigoristes.

Suivant une certaine tradition de Bombay Talkies commencée dix ans auparavant avec un long baiser dans Karma, Kismet contient lui aussi son sujet polémique : l’indépendance. La première chanson Door Hato O Duniya Walon, Hindustan Hamara Hay (« En arrière peuples du monde, l’Inde est à nous ») est un choc, même 70 ans plus tard. Lors de la sortie du film, environ 100 000 personnes étaient en prison pour avoir suivi l’appel de Gandhi. Ouvrir un film avec une chanson demandant le départ des anglais était particulièrement courageux. À vrai dire, le parolier Kavi Pradeep avait été malin en citant explicitement les allemands et les japonais. La censure anglaise n’y a rien vu mais le public a parfaitement compris de qui on parlait. Peu de temps après, un mandat d’arrêt a été délivré contre Kavi Pradeep qui est entré dans la clandestinité.

À bien y regarder, ce n’est pas la seule critique virulente de la puissance coloniale. Le comptable ignoble qui vient s’enquérir de ce qu’il pourrait saisir chez la pauvre Rani s’habille et parle comme un anglais. Il va même jusqu’à porter un casque colonial. Comme pour accentuer la charge Kismet en fait presque un personnage ridicule. Et lorsqu’il s’amende enfin, il troque ses sévères Thank you (« merci » en anglais) pour un doux shukriya (« merci » en hindi). On imagine que chaque apparition de cet individu devait déclencher des tonnerres de sifflets dans la salle. Les anglais ont pensé interdire le film. Mais il était trop tard, l’affluence dans les salles était énorme. Kismet est devenu le plus grand succès commercial de l’année.

Rani a beau se présenter sur scène en figure allégorique d’une Inde éternelle et combattante, c’est en réalité une petite chose fragile à qui il arrive bien des malheurs. Sa piété qui va jusqu’à lui faire héberger un homme de Dieu ne lui évite ni l’abandon par son père, ni le handicap, ni la ruine. Pire, sa petite sœur, Leela, a fauté avec le fils du riche voisin et s’est retrouvée enceinte sans être mariée. Son galant ne semble pas pressé de demander sa main, mais de toutes façons, Rani n’a pas d’argent pour la dot. Les auteurs ne proposent étonnamment pas de jugement moral. Nous sommes juste tristes pour ces attachants personnages sur lesquels le sort s’acharne.

Le coté mélodramatique très poussé comme le jeu larmoyant de Mumtaz Shanti peuvent dérouter au 21e siècle. L’histoire réserve si peu de surprises au spectateur d’aujourd’hui que la moindre incohérence saute aux yeux instantanément, et il y en a beaucoup. Les auteurs ont revendiqué avoir particulièrement travaillé le scénario. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est cousu de fil blanc et qu’il faut laisser son cerveau à la porte en entrant. Mais étrangement, on se laisse tout doucement emporter. Peu importe finalement les coïncidences magiques, ils sont tous si gentils.

Ashok Kumar était un des piliers de Bombay Talkies. Kismet n’était en revanche que le second film hindi de Mumtaz Shanti. Cette actrice de théâtre de Lahore avait eu un succès important avec le film pendjabi Mangti en 1942, ce qui a poussé Devika Rani à l’enrôler dans l’équipe de Bombay Talkies où elle débute avec Basant, toujours en 1942. Son jeu très visuel, à l’évidence développé au temps du muet, est basé sur de lents mouvements éthérés, un visage très expressif et un regard profond. Il parait aujourd’hui un peu daté, sans être pourtant désagréable. Elle ne chante pas elle-même et danse très peu, ce qui ne la rend pas moins adorable. Les rôles secondaires sont tenus par des habitués du studio qui connaissent leurs personnages sur le bout des doigts. Mubarak est ainsi le notable bourru, V. H. Desai le charmant comique de service, Shah Nawaz le policier au grand cœur et Chandraprabha la petite sœur qui s’est laissée aller à aimer son beau voisin.

Anil Biswas a composé une bande originale très riche qui fut un grand succès à l’époque et qui s’écoute encore aujourd’hui avec plaisir. Il y a bien sûr les deux chansons sur scène : Door Hato O Duniya Walon, Hindustan Hamara Hay qui ouvre le film, et Ghar Ghar Mein Diwali qui le clôt. Mais le plus agréable à l’oreille est certainement la berceuse en duo Dheere Dheere Aa, interprétée par Ashok Kumar lui-même et par Ameerbai Karnatak qui prête sa voix à Mumtaz Shanti. La danse n’est pas en reste avec un passage virtuose de Kumari Kamala alors âgée de 8 ans. Je confesse pourtant que le court morceau en plein air d’une danseuse qui ressemble à Sita Devi a ma préférence. Elle n’est pas très à l’aise, mais quel joli sourire !

Kismet a battu tous les records de fréquentation du cinéma indien. Il a été joué sans discontinuer 51 semaines au Roxy de Bombay et 192 semaines au Roxy de Calcutta. Il est aussi le premier film a avoir atteint un revenu net de 10 millions de roupies. Au delà de ces chiffres, c’est un film qui se regarde avec plaisir encore aujourd’hui. Il faut évidemment laisser de côté tout préjugé, ne pas se laisser distraire par l’image qui a vieilli, et oublier le son médiocre. Mais c’est un bien joli voyage lorsqu’on se laisse prendre par la main.

 

Note : Le film est disponible sur Youtube ici avec des sous-titres anglais et dans une qualité acceptable. Tom l’a réalisé à partir d’un enregistrement de Channel 4 qui date des années 1980. C’est également de cette version qu’est tirée la chanson qui suit.



Door Hato O Duniya Walon, Hindustan Hamara Hay

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