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La Saison des femmes

Titre original : Parched

Année2016
LangueHindi
GenresDrame, Films sociaux
RéalisateurLeena Yadav
Dir. PhotoRussell Carpenter
ScénaristeLeena Yadav
ActeursTannishtha Chatterjee, Radhika Apte, Surveen Chawla, Lehar Khan
Dir. MusicalHitesh Sonik
ParolierSwanand Kirkire
ChanteursBhanwari Devi, Gaazi Khan
ChorégrapheAshley Lobo
ProducteursAjay Devgan, Aseem Bajaj, Rohan Jagdale, Gulab Singh Tanwar , Leena Yadav
Durée116 mn

Bande originale

Baisaa
Mai Ri Mai
Bhookamp
Kachhuva
Hichki

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Fiche IMDB
Page Wikipedia
La critique de Fantastikindia

Par Fabrizio - le 19 juillet 2016

Note :
(7.5/10)

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Alors que La Saison des femmes a déjà fait le tour des festivals de cinéma, rencontrant un vif succès [1], sa sortie en Inde est encore incertaine. Les distributeurs sont frileux face à cette œuvre « féministe » controversée qui, tout en respectant les codes de Bollywood, se démarque par sa liberté de ton et son sujet ouvertement militant. Consciente des réticences pudibondes et conservatrices du CBFC, la réalisatrice Leena Yadav n’est toutefois pas prête à voir son film mutilé par le censeur. À ce jour aucune négociation concernant le visa d’exploitation n’a été entamée avec l’organe de « certification », mais fidèle aux propos de son film la réalisatrice a laissé comprendre qu’elle ne se laisserait pas faire, quitte à passer en force. Verdict au mois d’août.

Le film de Leena Yadav s’ouvre sur un arrêt de bus et se clôt sur un carrefour. Autant de points de départ et d’arrivée, de commencement et de fin. Rester ? Partir ? Fuir ? Attendre ? Quelle route prendre ?

La Saison des femmes, lui, emprunte plusieurs sentiers. Film protéiforme il oscille douce et gaiement entre la comédie, le drame social et le film militant. Dans les plaines arides du Gujarat, Parched (« Assoifées ») — de son titre hindi — évoque avec intelligence la souffrance et le désir féminins : Prisonnières assoiffées, ses quatre héroïnes sont non seulement les maillons d’un engrenage qui perpétue la misogynie et la domination patriarcale, mais, surtout, elles sont les seules à pouvoir faire dérailler cette machine si injuste.

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De gauche à droite : Janaki (Lehar Khan), Rani (Tannishta Chatterjee), Lajjo (Radhika Apte) et Bijli (Surveen Chawla)

« On m’a vendu une chèvre inutile »

Rani (Tannishta Chatterjee) attend avec impatience de marier son fils Gulab, un adolescent minable, aussi misogyne que rempli de frustrations. Accompagnée de sa meilleure amie, Lajjo (Radhika Apte), Rani pense avoir trouvé l’élue pour son fils dans Janaki (Lehar Khan), gamine amoureuse d’un autre, enfant qui ne voudrait pas de ce mariage arrangé ; elle tentera d’ailleurs de le saborder dans un geste aussi innocent que révolté.

Le mariage n’est donc pas des plus heureux. Janaki ne satisfait ni Gulab, qui abreuvé par des images déformées de la femme reproche à sa mère cette mauvaise affaire ; ni Rani, qui s’est trop endettée et n’est plus sûre du « retour sur investissement » : Janaki, que son mari ne veut plus, n’est qu’une enfant de plus à la charge de sa belle-mère, Rani.

Là où La Saison des femmes est sans doute le plus juste ce n’est pas tant dans sa représentation de la violence patriarcale, mais plutôt dans la mise en scène de la torpeur léthargique qui écrase ces femmes enfermées dans un cycle d’oppression qu’elles semblent accepter. Dès l’ouverture, Rani ne cherche pas vraiment une épouse pour son fils, mais une belle-fille, une enfant servile qui la soulagera des tâches quotidiennes qui l’exténuent. Or, mariée très jeune, elle a vécu la même situation [2] ! Souriante, elle prépare et attend l’arrivée de Janaki avec un bonheur non contenu, sans vraiment mesurer l’impact d’une telle décision. Dans le déni, elle détourne le regard à une gamine qui après sa nuit de noces — brutale et arrivée trop tôt — marche d’un pas difficile et douloureux. Il ne faut pas de longs discours, il suffit d’un pas chancelant et de non-dits, pour dénoncer le mariage des enfants.

« Les filles qui lisent font des mauvaises épouses »

Dans les étendues désertiques d’un Gujarat qui nous paraît si archaïque, les moyens de communication et d’échange (la route, le commerce, la télévision, les téléphones portables, la lecture) apparaissent comme autant des portes d’accès à la modernité et à l’émancipation des femmes. Aussi puissants que dangereux, ils représentent des espaces de libération et de transgression des normes ; et justement, ce sont des espaces occupés — en arrière-plan — par les héroïnes de Leena Yadav.

Aussi, dans La Saison des femmes l’ordre établi ne cesse d’être remis en cause : par des femmes organisées travaillant et négociant pour s’acheter une antenne de télévision ; par Janaki, servante inutile, s’évadant à travers la lecture de livres offerts par une institutrice forcément étrangère et corruptrice (d’ailleurs la photographie du film la capture souvent derrière des barreaux) ; et par une Lajjo bien trop bavarde et expressive, sa liberté de parole et de ton contraste nettement avec des hommes brutaux et incapables de communiquer.

Ne pouvant enfanter, Lajjo symbolise aussi un ordre social déréglé : L’horizon de réalisation féminin — la maternité — lui échappe. Elle subit en conséquence, quotidiennement, la violence domestique d’un mari alcoolique qui la bat avec toute l’aigreur de l’impuissance virile. Son sourire éblouissant et sa vitalité solaire contrastent avec la dégradation de son jeune corps portant les stigmates, toujours plus nombreux, du mariage… alors même que les quelques chansons qui accompagnent le film — belle et tendre Baaisa — célèbrent au contraire les femmes et l’union maritale.

« Vive le portables ! »

La sexualité, et plus particulièrement la misère sexuelle des femmes, est omniprésente dans Parched. Rani, drapée, corsetée, dans un voile noir et sombre, souffre de son statut de jeune veuve ; depuis longtemps elle a oublié les caresses et l’intimité conjugales (mais, marié à l’âge de 14 ans, veuve à 16, les a-t-elle vraiment connues ?). Elle, comme toutes les autres, est assoiffée d’amour, de sexe et de liberté.

Arrive alors Bijli (Surveen Chawla), danseuse et prostituée à la folie contagieuse, dont la « liberté » sort temporairement ces femmes de leur quotidien morose et leur fait voir le monde différemment. Ainsi apprendront-elles que la stérilité (au XXIe siècle !) n’est pas une fatalité féminine ; et qu’un portable — oublié en mode vibreur — assure bien plus de jouissance que les assauts d’un mari indifférent imbibé par l’alcool.

Mais derrière les apparences Bijli accuse, elle aussi, les coups de son statut d’objet offert au regard et aux pulsions masculines. Véritable « tremblement de terre » — ainsi est-elle présentée lors de son entrée fracassante dans un numéro de cabaret très réussi — Bijli connaît, avec ceux qui la payent, la même misère affective que Rani et Lajjo.

C’est alors que ces amies solidaires se consolent. Et alors qu’elles pansent leurs blessures, dans une scène d’un érotisme transgressif et génial, la sensualité émerge… et la main amie caresse une poitrine, un sein ; et la bouche, desséchée depuis longtemps, cherche avec une délicatesse désespérée le réconfort d’un baiser oublié. Ces femmes sont peut-être tristes, mais ne sont pas éteintes, le feu brûle encore en elles. Elles sont battues mais pas abattues. La sexualité est aussi un terrain de combat.

« Je ne suis pas une fleur innocente »

L’intérêt de Parched ne réside pas vraiment dans son scénario, vu et revu dans d’autres productions. Il n’est d’ailleurs pas à la hauteur de Mustang, où les thématiques de l’enferment et de la transgression (de l’insurrection !) étaient travaillées avec plus d’élégance et de hargne ; ou encore du mexicain Sin dejar huella, où la ténacité et la solidarité féminines étaient représentées avec une vraie intention discursive. Pour être un brûlot « féministe » il lui manque encore une véritable couche de transgression, car à bien d’égards Parched est une jolie fable formatée pour les festivals de cinéma.

Entre autres, la superficialité avec laquelle sont traités les personnages masculins laisse à désirer. Il n’y en a pas un pour rattraper les autres. Pire encore, le geste irréparable des assoiffées — meurtre symbolique de Ravana, purification punitive par le feu — est très grossier, nuit à l’intention du film, et le fait basculer vers la fuite, plutôt que vers le discours (mais après tout, Thelma et Louise s’enfuyaient aussi n’est-ce pas ?).

La Saison des femmes peut faire sourire par ses dialogues, par ses quelques montages parallèles malvenus, ou par certaines de ses scènes faciles, peu inspirées, laissant une impression de déjà-vu. Cette œuvre modeste s’égare même dans une scène de figuration explicite du sexe — avec une Lajjo ravie par l’extase —, rêverie grossière de la réalisatrice dont la sobriété était autrement plus intéressante et contondante.

Toutefois, du reggae d’ouverture composé par Hitesh Sonik jusqu’aux chansons grivoises du cabaret, Parched — coloré et truculent à souhait — captive le spectateur grâce à l’interprétation fabuleuse de ses actrices. Ses personnages respirent la joie de vivre et échappent à la résignation malgré la précarité de leur condition : l’émancipation des femmes peut — doit ! — être un horizon heureux.

Pourquoi, « pour une fois », ne pas laisser le mot de la fin à un homme, l’un de ses coproducteurs, Ajay Devgn : « Parched traite des petites batailles que les femmes doivent remporter pour gagner la grande guerre [sic]. Ce genre de films doivent être faits, regardés et discutés. » [3]


Bande-annonce


[1Au Festival 2 Valenciennes il a remporté le prix du jury, ainsi que le prix d’interprétation féminine pour ses quatre actrices. La Saison des femmes vient aussi de faire l’ouverture du London Indian Film Festival, le 14 juillet dernier, recevant un très bon accueil de la critique et du public. Il convient de rappeler que le film tourne encore dans certaines salles françaises de province.

[2Sur la condition des femmes en Inde, et plus particulièrement au Rajasthan (État voisin du Gujarat), on pourra lire Seule fille de mon village.

[3Les fans des Kajol apprécieront aussi les remerciements du générique de fin.

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