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Mera Naam Joker

Traduction : Je m'appelle Pitre

Bande originale

Ang Lag Ja Balma
Kaate Na Kaate Raina
Teetar Ke Do Aage Teetar
Jane Kahan Gaye Woh Din
Jeena Yahan Marna Yahan
Ae Bhai Zara Dekh Ke Chalo
Daagh Na Lag Jaye
Kehta Hai Joker Sara Zamana
Sadke Heer Tujh Pe

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La critique de Fantastikindia

Par Jaamunaa - le 10 octobre 2009

Note :
(9/10)

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Mera Naam Joker est centré sur les expériences amoureuses de son héros Raju à différents âges de sa vie. Raju, le "joker", c’est-à-dire l’amuseur, le clown.
Raj Kapoor a très clairement structuré son film : un prologue, trois chapitres centraux constitués de retours en arrière sur trois épisodes de la vie amoureuse de notre héros, et un épilogue qui reprend le prologue là où il nous avait laissés et clôt le film.

Raj Kapoor est Raju dans le film et ce nom, dans la continuité de ses rôles précédents, est un des signes du caractère quasiment autobiographique du film. Dans le premier chapitre c’est son propre fils, Rishi, qui incarne Raju adolescent, obtenant ainsi son premier vrai rôle au cinéma.

Le prologue

Chacune des trois héroïnes reçoit de Raju une "poupée clown" assortie d’une invitation pour assister à sa dernière représentation en tant que clown. Successivement : Mary, Marina et Meena. Le générique, découpé en trois chapitres, apparaît alors sur des images de parade de cirque pour nous mener au chapiteau du Gemini Circus, sous lequel les invités de Raju arrivent et sont installés au premier rang.
Sur la piste, un cœur rouge immense descend depuis les cintres, s’entrouvre et Raju apparaît, grimé en clown auguste, un Raju vieillissant, à un âge que Raj Kapoor n’atteindra hélas jamais.

S’ensuit aussitôt une pantomime figurant une opération du cœur avec force gesticulations de médecins et chirurgiens grotesques qu’on pourrait croire sortis d’une comédie de Molière et qui préfigure ce que Jérôme Savary et son Grand Magic Circus mettront aussi en scène dans la même décennie. Raju nous montre son cœur, un cœur "gros comme ça". Mary et Marina sont très attentives et visiblement fortement émues. Le prologue se termine sur Raju chantant et dansant le cœur en bandoulière, Jeena Yahaan Marna Yahaan Iske Siva Jaana Kahaan, merveilleuse déclaration d’amour pour ses héroïnes et son public, cri du cœur du joker, sa signature, car pour Raj Kapoor il ne peut y avoir de rire sans sensibilité.
Sa mélodie sur un rythme de valse est très belle et le duo de compositeurs Shankar-Jaikishan a été bien inspiré en venant y faire le collage de quelques mesures de Waves of Danube, valse à succès du Roumain Ion Ivanovici.

Remarquons que, dès le prologue, Raj Kapoor rend hommage à l’URSS, pays ami et allié de l’Inde, dans lequel lui et ses films (tel Awaara) étaient très populaires. On raconte notamment qu’un jour, Joseph Staline demanda à Jawaharlal Nehru : "Mais qui est donc ce Kapoor dont j’entends tant parler ?". Le choix d’une jeune femme russe pour l’un des rôles principaux reflétait d’ailleurs une volonté de renforcer encore les liens entre les deux pays. Et c’est ainsi que dans le prologue, la première parade que nous voyons sur l’écran n’est pas celle du cirque mais celle du peuple russe sur la place du Kremlin à Moscou, ceci pour introduire Marina.

Chapitre I – Mary (Simi Garewal), Raju (Rishi Kapoor), David (Manoj Kumar)
Nous découvrons Raju adolescent (un Rishi joufflu et bien-portant) à l’école, chahuté par ses camarades, qui voit arriver avec beaucoup d’émotion sa nouvelle maîtresse, Mary, belle et si affriolante dans ses jupes bien sages.

D’emblée, Rishi se montre très gauche et maladroit, mais chacune de ses maladresses a du bon car Mary est là pour le secourir. C’est ainsi notamment qu’il confie son short déchiré à Mary qui s’empresse d’y mettre la main pour le recoudre. Freud y aurait sans doute vu une scène riche de signification…
La mère de Raju évoque son père, le plus grand clown du monde, mort en chutant d’un trapèze sous les acclamations du public, et qui a visiblement consacré plus de temps à sa passion, le cirque, qu’à sa femme et sa famille. Elle lui jette aux pieds avec colère une poupée clown et Raju lui annonce en retour qu’il ressent la même vocation que son père. Il fait cadeau à Mary de sa poupée clown.

C’est alors qu’apparaît David, qui va très vite se révéler être le chevalier servant de Mary et ressentir pour elle des sentiments partagés. Raju découvre le dépit, la jalousie, et finalement le renoncement. Mary et David se marient, à la sortie de l’église Raju se voit remettre un cadeau par Mary et David. Devinez quoi ? C’est sa poupée clown qui lui est rendue ! Dur !…
Le destin de Raju semblerait-il tracé dès son adolescence ?
Dans ce chapitre où on remarque surtout Simi Garewal, étourdissante de naturel et de simplicité, Raj Kapoor nous gratifie de quelques scènes très fraîches et même assez kitschs tel un train vapeur sillonnant joyeusement la campagne avec les enfants aux portières chantant un inattendu Oh Suzanna !
On y découvre aussi la chanson Teetar Ke Do Aage Teetar Teetar Ke Do Peechhe Teetar, un vrai bijou. C’est une chanson enfantine aux allures de comptine, interprétée par Asha Bhonsle et des chœurs et, en prêtant l’oreille, on peut aussi reconnaître les voix de Simi Garewal et de Mukesh. On y découvre Mary primesautière et les enfants sautillant le long d’une voix ferrée et finalement grimpant une colline à la queue leu leu, telle une bande de joyeux lemmings sur un fond de soleil couchant rougeoyant à souhait dans des tons que seul le Technicolor savait nous donner. Wow !
Simi Garewal raconte qu’elle dut, pour cette scène tournée à Mysore, gravir la colline suivie des enfants quatorze jours de suite jusqu’à ce que Raj Kapoor soit satisfait par le rendu du soleil couchant. Cette anecdote montre le soin que le perfectionniste Raj Kapoor mettait pour réaliser ses films.

Autre anecdote que nous raconte Rishi Kapoor : avant de décider de le faire jouer, son père demanda l’autorisation à sa femme car Rishi n’avait pas encore terminé sa scolarité. Quand Rishi l’entendit acquiescer, il se précipita dans sa chambre et la première chose qu’il fit… fut de s’entraîner à faire des autographes !

Finalement, dans ce chapitre, nous découvrons un Raju jeune mais triste, frustré, qui se tient à l’écart de ses camarades, tout obnubilé qu’il est par les charmes de Mary et en proie à ses émois d’ado pubère. Même s’il commence à revêtir les habits du joker, sa première prestation est gauche et manque singulièrement de conviction (mais Rishi n’a jamais eu l’étoffe ni le charisme de son père). Et si l’épisode est de bonne facture, le joker est bien triste et n’a pas encore mérité son nom.

Chapitre II – Marina (Miss Kseniya Ryabinkina des ballets Bolchoï de Moscou), Mahendra Singh (Dharmendra), Dara Singh (mère de Raju)

Le temps a bien passé. Raju adulte fait sa pantomime dans une fête foraine pour la plus grande joie des enfants. D’autres enfants regardent dans un "bioscop" des extraits du film Awaara avec Raj Kapoor et Nargis. Hommage un peu dérisoire à celle à qui Raj disait : "Je veux que tu sois la mère de mes films "… à défaut d’être capable de lui offrir mieux.

Raju s’étant entendu dire que la place d’un clown est dans un cirque, on le retrouve donc devant le Gemini Circus alors qu’il accueille un groupe d’artistes invités de l’Union Soviétique.
S’en suivent une série de méprises qui le voient d’abord pris pour l’un des Russes, puis pour un dompteur, ce qui lui permet de nous livrer un numéro désopilant face aux tigres et aux lions qui manquent de le dévorer. Mais ses talents de joker sont bientôt reconnus car il est engagé comme garçon de piste puis comme clown. Il ne tarde pas à tomber amoureux de Marina, la belle et ingénue trapéziste russe au visage de madone. Celle-ci est sous le charme, touchée par son génie de clown, ses manières simples et ses qualités de cœur. Raju la présente à sa mère malade, qui voit en elle l’incarnation de la fée dont elle a toujours rêvé comme belle-fille. A cette occasion, Raju lui confie sa poupée clown.

Mais Marina doit bientôt regagner son pays. Et l’avion qui l’emporte s’éloigne sur la chanson Awaara Hoon du film Awaara
Pour la petite histoire, Kseniya Ryabinkina, qui incarnait Marina (elle avait 21 ans en 1970), vient de revenir en Inde en 2009, 40 ans après sa prestation dans Mera Naam Joker, invitée par Rishi à tourner dans Chintuji, film où il tient la vedette. Bel hommage en retour et beau témoignage de reconnaissance envers Raj Kapoor !

Chapitre III – Meenu-Meena (Padmini), Mahender Kumar (Rajendra Kumar)

La nouvelle rencontre de Raju est Meenu, garçon qui se montre assez farouche, et qui devient son assistant pour de nouvelles pantomimes de rue. Mais ce qui devait arriver arrive et voilà que lors d’un tour en public, la chemise de Meenu se déchire et fait apparaître au grand jour, ô stupeur, la courbe généreuse d’un sein bien féminin, exit Meenu et bonjour Meena !

Si les deux précédentes rencontres étaient plutôt des actes manqués, Raju semble toucher au but cette fois car Meena, à peine "découverte", lui déclare son amour. Grande ellipse car c’est lors de spectacles de chants et danses qu’ils interprètent ensemble que nous retrouvons ensuite le couple.
Toutefois, quand Raju constate que Meena n’a aucune réaction à la disparition de son chien, il comprend qu’il subira bientôt le même sort. De partenaire, Raju ne sera bientôt plus que l’un des musiciens qui l’accompagnent (flûte, mridang). Dès lors il suffira pour Meena que Rajendra Kumar apparaisse et en fasse sa vedette pour que Raju devienne illico la cinquième roue du rickshaw et soit bientôt mis au rebut.

C’est le moment du film où, après un peu plus de trois heures de projection, la tension devrait être soutenue, mais c’est tout le contraire et le soufflé retombe singulièrement. Au lieu du point culminant du film, nous avons son chapitre le plus faible.
A mettre au crédit toutefois de ce chapitre : Ang Lag Jaa Baalmaa, une des plus belles chansons sous la pluie qui soit, chantée par Asha Bhonsle sur des images d’une Meena bien sensuelle vêtue de son seul sari détrempé. C’est une des scènes qu’affectionne Raj Kapoor, il récidivera bientôt dans Satyam Shivam Sundaram.
Raj Kapoor a retrouvé ici sa partenaire de Jis Desh Mein Ganga Beti Hai en la personne de Padmini, initialement assez méconnaissable en garçon à cheveux courts.

Epilogue

Et nous nous retrouvons dans le Gemini Circus, où les trois invitées sont réceptives au message d’amour de Raju, Marie et Marina plus particulièrement. La chanson initiale Jeena Yahaan Marna Yahaan est reprise dans le final avant que n’apparaissent les mots "positively not the end".

Dans chacun de ces actes, Raju a offert sa poupée clown à sa bien-aimée du moment, et à chaque fois la poupée finira d’une façon ou d’une autre par lui être restituée.
Dans Mera Naam Joker, c’est Raj Kapoor lui-même qui s’offre à son public, lui l’entertainer, le maître en divertissement, le joker. Il y met tout son talent, tout son cœur, et six ans d’efforts. Et que fait le public ? Comme dans le film, il lui renvoie son joker en pleine figure… car le film fut un vrai flop au box-office ! Coup très dur pour Raj Kapoor et sa société de production, qu’il se trouva contraint d’hypothéquer. Il n’avait pas jusque-là connu un tel fiasco, ironie du sort ou prescience ?

Touché dans sa personne, Raj Kapoor cessera dès lors d’apparaître dans ses propres films et se tournera dès sa réalisation suivante, Bobby, vers des films d’une toute autre ambition. C’est le succès relatif du premier chapitre auprès du public qui lui donna l’idée de construire son film suivant sur des amours d’adolescents avec son fils Rishi comme vedette.

Il y avait pourtant dans Mera Naam Joker tous les ingrédients pour faire de ce film-fleuve un grand succès : grandes chansons, script de qualité, une pléiade d’acteurs connus, plus le cirque et bien sûr Raj Kapoor lui-même. A noter toutefois l’absence remarquée de Lata Mangeshkar, en raison d’un prosaïque problème d’argent : quand le film se réalisa elle n’avait toujours pas été payée de sa prestation pour Sangam.
Une conjonction de plusieurs facteurs peut alors expliquer le bide commercial :
Le film est jugé trop long, trop ambitieux, Raj Kapoor n’est plus le séducteur qu’il était vingt ans plus tôt, le chapitre III quasiment superflu fait retomber l’intérêt, il n’y a pas de climax, et il est moins facile de s’identifier à un héros qui est plutôt un loser qu’à un héros bien mâle et viril. Il n’est pas sûr non plus que la profession de foi exprimée dans Kehta Hai Joker, "je ne suis ni hindou ni musulman, ni oriental ni occidental, rire et faire rire les gens est ma religion", ait été appréciée dans l’Inde de 1970. C’est Johnny Mera Naam, au titre curieusement très proche, qui triompha au box-office en 1970, il réunissait Dev Anand et Hema Malini dont ce fut le plus grand succès.
Mera Naam Joker reçut toutefois cinq prix, ceux du meilleur réalisateur, des meilleurs compositeurs, du meilleur chanteur (Manna Dey), de la meilleure photo (Radhu Karmakar) et du meilleur son (Allaudin Khan Qureshi).

Il est bien connu que Raj Kapoor vouait une grande admiration à Charlie Chaplin, qu’il rencontra à Montreux et dont il connaissait tous les films. Raj Kapoor nous dit en parlant de lui : "Son œuvre m’a énormément marqué. J’étais attiré par ses films car il était à l’image cet homme ordinaire, le pauvre type, le vagabond. Ce n’était pas vraiment le personnage qui m’attirait mais la simplicité de ses émotions qui me touchait".
Raj Kapoor a certes reçu ces influences, ceci n’empêche toutefois pas Mera Naam Joker d’être bel et bien une œuvre toute personnelle. Raju n’est pas seulement un clown qui fait rire, il est surtout un clown qui émeut par sa générosité et l’amour qu’il déverse. Ce qui nous séduit n’est pas seulement dû à ce qu’il fait, mais surtout à ce qu’il est.
La partie autobiographique tient visiblement dans les 3 expériences amoureuses qu’il présente, qui sont autant d’archétypes :

  • la femme qui fait fantasmer dans l’adolescence mais avec qui rien n’est possible en raison de la différence d’âge,
  • la femme avec qui l’amour est possible, malgré les différences d’âge et de culture, mais qui est étrangère et est finalement contrainte de regagner son pays,
  • la femme enfin avec qui on a tout partagé, à qui on a tout appris, lui faisant gravir tous les échelons menant vers le succès et la gloire et qui s’empresse alors de vous oublier, pleine d’ingratitude.
    Nul doute que Raj Kapoor a vécu toutes ces situations pour nous les faire ainsi partager. Sans doute se prit-il aussi quelques "râteaux", lui qui n’était pas reconnu comme séduisant au premier abord. Ainsi, lorsqu’il vient pour la première fois chez Nargis, lui tombe sous le charme mais elle raconte à son amie : "Un gros pataud aux yeux bleus est venu aujourd’hui".

Il a choisi d’évoquer dans Mera Naam Joker des épisodes douloureux de sa vie plutôt que des moments de bonheur. Mais il ne nous fera toutefois pas croire que sa vie amoureuse s’est résumée à cela car une partie de la vérité sur Raj Kapoor réside aussi dans le personnage du père de Raju tel qu’il est brossé brièvement par sa mère dans le premier chapitre : un homme qui rentre le plus souvent de son travail à 2 h du matin, partageant sans doute plus de temps avec son actrice vedette du moment qu’avec sa femme et ses enfants. Ceci dans les années où Raj était encore jeune et fringant car il n’a pas seulement été accro à ses héroïnes, il a eu aussi tendance, comme ses frères, à abuser de la bonne chère et du whisky (exclusivement du Black Label pour Raj, qu’il faisait venir spécialement de Londres !), ce qui eut vite des répercussions fâcheuses sur son physique et sa santé (tendance à l’obésité et diabète).

Reste que Raj Kapoor s’est créé ce personnage de Raju, émouvant et ô combien généreux et sincère, comme le reflet d’une partie importante de lui-même. Si le film nous séduit, ce n’est pas tant que le film est génial ni parce que Raju nous amuse, mais surtout parce qu’il nous émeut. Et si nous sommes sensibles au message d’amour de Raj Kapoor, alors nous serons amoureux de son film. "Où je suis je serai toujours", nous dit-il en nous quittant. Alors il sera toujours dans notre cœur, si nous le voulons bien.

PS : A noter que Manmohan Desai, réalisateur de Naseeb (1981), a eu la bonne idée de faire apparaître dans la chanson John Jaani Janardhan toute une pléiade d’acteurs connus (idée reprise en 2007 dans Om Shanti Om) et, quand Raj Kapoor fait son entrée, c’est vers Dharmendra et Simi Garewal qu’il se précipite pour les saluer chaleureusement, comme un clin d’œil à Mera Naam Joker.

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