]]>

Paheli (L’énigme)

Publié mardi 14 février 2012
Dernière modification vendredi 7 mars 2014
Article lu 3455 fois

Par Amanpreet, Mel

Rubrique Tests DVD
◀ Om Shanti Om, test DVD de l’édition française
▶ I AM (test DVD)

Paheli d’Amol Palekar avec Shah Rukh Khan et Rani Mukerji est sorti en 2005. Malgré une profonde poésie, des images éblouissantes et des acteurs de premier plan, ce fut un échec commercial, le dernier de Shahrukh Khan à ce jour.

Eros International a obtenu l’exclusivité de la distribution de ce film en DVD, et c’est tout naturellement un DVD Eros que je me suis procuré. Le facteur m’a apporté un jour de 2006, la belle boîte cartonnée suivante, que j’ai malheureusement perdue :

Très déçu de la qualité visuelle, en regard de ce qu’il était possible de faire avec ce film, j’ai racheté une autre édition ne sachant pas alors qu’Eros avait le monopole. Et c’est plein d’espoir que j’ai reçu un DVD simple couche, encore pire que le précédent. L’absence d’indication claire et la qualité médiocre me laissent à penser qu’il s’agit en fait d’un DVD pirate, pourtant acheté tout ce qu’il a de plus légalement. Je me suis alors tourné vers la version allemande d’Alive - Vertrieb und Marketing, qui pouvait laisser penser que l’image serait meilleure (la qualité allemande a un vrai sens quand on parle de Bollywood). Mais j’ai été déçu une fois de plus.

J’en avais presque oublié mes déboires, quand Marine m’a conseillé la version récente de Bollywood Times, avec ses sous-titres en français. Ni une ni deux, je fais chauffer la carte bleue et je reçois la petite boîte de DVD caractéristique.

Au moment d’écrire cet article, j’ai été saisi d’un doute. Aurais-je toutes les versions existantes de ce DVD ? Visiblement non car Amazon vend aussi une version avec des sous-titres français. Mais quand je l’ai achetée la semaine dernière, j’ai reçu autre chose :

Il s’agit en fait d’une version exclusivement destinée au marché indien (c’est écrit en tout petit au dos de la boîte) avec sous-titres uniquement en anglais. J’ai payé 15,95€ un DVD que les Indiens achètent 99 roupies, soit 1,5€. Bref, me voilà l’heureux détenteur de 5 DVD du même film :

  • Eros, boîte cartonnée, NTSC, DVD double couche, audio hindi et sous-titres anglais
  • Sans nom, pirate (?), NTSC, DVD simple couche, audio hindi et sous-titres anglais
  • Alive-Vertrieb und Marketing, PAL, DVD double couche, audio allemand sans sous-titres (sauf les chansons mais en allemand)
  • Bollywood Times/Eros, NTSC, DVD double couche audio hindi avec sous-titres français et arabe
  • Eros Inde, NTSC, DVD double couche, audio hindi et sous-titres anglais

Même s’il existe au moins une autre version d’Eros, je serais très surpris qu’on puisse se procurer aujourd’hui autre chose en terme d’images, de son, de sous-titres ou de suppléments. C’est donc l’occasion de faire un petit tour du propriétaire.

Mais pourquoi ils n’y arrivent pas ?

Avant d’attaquer le cas de ce film en particulier, il peut être intéressant de voir ce qui cause des difficultés dans la réalisation des DVD Bollywood. Bien sûr il y a bien souvent les problèmes de pellicules abîmées ou de photographie approximative, mais ce n’est absolument pas le cas de Paheli qui semble quasiment parfait de ce point de vue.

Alors le problème de départ, c’est que les films sont tournés à 24 images par seconde et que la télévision en Inde est à presque 30 images par seconde (système NTSC). Et pour passer de 24 à 30 images par seconde, il faut rajouter 1 image toute les 4. La méthode normale consiste à dupliquer des lignes : les images sont séparées en lignes paires et impaires qu’on duplique régulièrement afin de créer au bout du compte une image de plus toutes les 4. Ça s’appelle le téléciné ou 3:2 pull-down :

Lorsqu’il reçoit cette séquence de 5 images avec ses lignes recopiées, le téléviseur détecte le motif et réalise le processus inverse afin de restituer les 4 images progressives d’origine. Dans mon exemple, il ne va pas toucher aux images « A », « B » et « D », et va chercher dans les deux autres les lignes recopiées qui permettent de refaire une image « C » parfaite. Après il se débrouille pour faire quelque chose de fluide.

Quand on réalise un DVD NTSC à partir d’un film, on a deux possibilités : soit on réalise les opérations de duplication avant la compression vidéo, et on traite le gloubi-boulga de mon dessin (ça s’appelle le hard telecine), soit on compresse les images progressives et on indique sur le DVD que le lecteur devra faire la duplication après le décodage (le soft telecine). Dans les deux cas, le téléviseur recevra ses 30 images par seconde et fera son boulot de téléviseur.

Lorsque les images sont statiques, les deux méthodes se valent car on recopie des lignes identiques. C’est quand ça bouge que ça se corse.

Lorsqu’on demande au lecteur de DVD de faire la duplication après le décodage, que ça bouge ou pas, il n’y a pas de difficulté particulière à la compression puisqu’elle aura été faite sur des images progressives : 4Mbits/s donne déjà souvent de beaux résultats, les couleurs sont propres et ça ne saccade pas. L’immense majorité des DVD occidentaux sont faits ainsi.

Par contre, la duplication avant la compression est plus délicate même si les compresseurs vidéo professionnels sont généralement assez « malins », pour détecter qu’on a recopié des lignes et s’adapter au mieux. Ca va fourmiller un peu et les couleurs vont bavouiller, mais avec un peu de débit en plus, on peut obtenir quelque chose d’acceptable. C’est comme ça par exemple qu’est réalisé le DVD d’Uriye dans la version d’Ayngaran, des duplications bien propres donc pas trop de fourmillement ni de blocs. Si on regarde juste les lignes paires (ou impaires), on observe la duplication toutes les 5 images :

Tout ça marche depuis 60 ans et je n’en parlerai pas si certains ne s’ingéniaient à tout casser. Par exemple ils moyennent les lignes au lieu de simplement les recopier. Cela perturbe gravement le compresseur vidéo au début de la chaîne, mais aussi le téléviseur chez le spectateur. Voilà ce que ça donne par exemple lorsqu’on regarde les lignes paires (ou impaires) d’un DVD cochonné, au hasard Paheli par Eros :

Et quand en plus le motif de moyennage n’est pas régulier, ça devient impossible de s’y retrouver. Même à 6Mbits/s, il y aura du flou, un fourmillement important, des blocs et des saccades. Les téléviseurs à tube étaient relativement tolérants et arrivaient à lisser en partie les défauts, mais les écrans plats modernes sont totalement perdus. Qualité Youtube garantie !

En Europe (système PAL), on a de la chance avec nos 25 images par seconde, il suffit d’accélérer un peu le film (4%) sans avoir besoin de bidouiller quoi que ce soit. Les images restent progressives sur le DVD et le téléviseur n’a rien à faire. Le son est simplement un peu plus aigu. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas saloper du PAL. Ca arrive aussi… quand il s’agit de Bollywood.

Les images

Revenons donc à nos moutons, la source utilisée est de très bonne qualité et le film n’est pas trop long (environ 2 h 15). Les défauts sont donc intégralement imputables à la conception des DVD.

Les 5 versions affichées sur le téléviseur sont en 16/9 anamorphosé, ne s’éloignant pas trop du format 2.35 d’origine : l’écart n’est pas du tout choquant à l’œil. La version d’Alive est très légèrement croppée par rapport aux versions d’Eros sans qu’on perde d’élément significatif.

Par contre, la colorimétrie est très différente entre les versions d’Eros et celle d’Alive :

Les images lumineuses aux couleurs éclatantes d’Eros flattent mon œil, sauf que parfois, comme sur le turban rouge de l’image précédente, ils y sont allés franchement trop fort. La version allemande présente des couleurs moins saturées mais est plus sombre. Dans les deux cas, je n’ai aucune idée de l’intention initiale du réalisateur, ce qui est un petit peu gênant.

Quand on regarde le film, les 5 DVD se classent en 3 catégories.

Eros DVD9 (la boîte cartonnée, Bollywood Times, version indienne) : voilà, Eros nous a fait le telecine version cochonne que je décrivais plus haut. Malgré un débit conséquent (5,5 Mbits/s à 6 Mbits/s suivant les versions), ça fourmillle, il y a des taches de flou dans les mouvement, et même parfois des blocs. Mon beau téléviseur ne sait absolument pas quoi faire sauf me piquer les yeux. Il n’est pas possible de montrer sur une photo toute l’étendue du crime qu’ils ont commis, mais juste un aperçu dans une chanson qui aurait pu (dû) être parfaite :

Ils ont bien dû se rendre compte de ce qu’ils faisaient, alors pour aider un peu le compresseur vidéo, ils ont commencé par réduire la résolution à 540x480 au lieu de 720x480. C’est moins détaillé que ça ne devrait l’être, et en plus, ça gagne pas grand-chose au niveau des fourmillements. Bref, un foirage magistral.

Sans nom DVD simple couche : C’est comme s’ils avaient re-compressé la version Eros DVD9 mais à un débit beaucoup plus bas (3,1 Mbits/s). Résultat, c’est encore pire et on a parfois l’impression de voir des legos qui dansent. C’est tellement moche que je pense que c’est un DVD pirate. Moi j’appelle ça de l’escroquerie.

Die Schöne und der Geist (version Alive, Vertrieb und Marketing) : bon c’est moche aussi, mais je ne pense pas qu’il faille blâmer tant que ça nos voisins d’outre-Rhin. Il me semble, sans en avoir de preuve, qu’ils sont partis d’une version "master" d’Eros qu’ils ont traité avec beaucoup d’ardeur, mais ils ont fait ce qu’ils ont pu. A ce niveau, ça ressemble à de la restauration numérique. Au résultat, ils ont obtenu une version PAL (25 images par seconde) progressive qui ne fourmille pas trop, sans flou dans les mouvements, ni de blocs. Mais malheureusement, il n’y a pas de magie, il reste des défauts importants et leur résultat est bien moins détaillé que ça ne devrait. Voici par exemple un extrait du générique de fin par comparaison avec Eros DVD9 :

Conclusion, quelle que soit la version, ça va du très moche au franchement pas terrible. C’est cependant loin d’être le pire qu’on puisse trouver, mais est-ce une excuse ?

Une page de pub

Sur ce film, Eros International a innové, ils ont trouvé le moyen d’insérer des coupures publicitaires au milieu du film. J’en ai compté 4 d’environ 1 minute chacune. 4 minutes de pub en hindi, c’est bien moins qu’un film diffusé à la télé, mais là, le DVD, on l’a acheté ! Les sujets couverts sont variés, du lino, des ampoules ou des montres :

Ces publicités sont présentes sur 2 des 4 DVD venant d’Eros International : la version boîte et la version Inde. Elles sont absentes de la version "pirate" comme de la version Bollywood Times et la version allemande.

Mais ce ne sont pas les seules pubs chez Eros International. Il y a l’auto-promo qu’on ne peut pas zapper avant le lancement du film (2 fois, histoire qu’on comprenne bien) et l’ignoble logo en surimpression de temps en temps :

L’auto-promo et les logos ne sont pas l’apanage d’Eros International, mais les coupures pub, c’était ma première fois.

Les sous-titres

Les 4 DVD Eros comportent des sous-titres complets, incluant les chansons. La version Bollywood Times quant à elle contient des sous-titres en français et en arabe au lieu de l’anglais. En ce qui concerne la version allemande, elle est doublée (la piste audio hindi est absente) et les sous-titres des chansons sont incrustés dans la bande noire du bas, mais sans que cela ne déborde sur l’image :

L’apport de la version Bollywood Times est le sous-titrage en français. Las, c’est une catastrophe car il s’agit vraisemblablement d’une traduction à la machine des sous-titres anglais provenant d’Eros. C’est tellement mal fait que c’est souvent très difficile à suivre. Voici un petit extrait, pris au hasard, avec la comparaison de ce que produit Google Translate :

  • Original Eros : But she was exceptional ! Her beauty was unparalleled.
  • Bollywood Times : But elle était exceptionnelle ! Sa beauté était incomparable.
  • Google Translate : Mais elle a été exceptionnelle ! Sa beauté était incomparable.
  • Original Eros : But she’s going away.
  • BollywoodTimes : Mais, elle part.
  • Google Translate : Mais elle s’en va.
  • Original Eros : What will I do if she goes away ? How will I be able to see her again ?
  • Bollywood Times : Que ferai-je si elle part loin ? Comment pourrai-je la revoir ?
  • Google Translate : Que vais-je faire si elle s’en va ? Comment pourrai-je la revoir ?
  • Original Eros : I have always seen a ghost entering a human being.
  • Bollywood Times : J’ai toujours vu qu’un fantôme envoûte un être humain.
  • Google Translate : J’ai toujours vu un fantôme entrer dans un être humain.
  • Original Eros : How come the situation has reversed today ?
  • Bollywood Times : Comment est-ce possible que la situation a renversé aujourd’hui ?
  • Google Translate : Comment se fait de la situation s’est inversée aujourd’hui ?
  • Original Eros : Despite being a ghost he is talking all nonsense like a human being.
  • BollywoodTimes : En dépit d’être un fantôme il parle tout le non-sens comme un être humain.
  • Google Translate : En dépit d’être un fantôme, il parle toutes les absurdités comme un être humain.

Le son

N’ayant pas de home-cinéma permettant de goûter à la spatialisation du son, je ne peux pas en dire grand-chose si ce n’est que d’une manière générale il semble de très bonne qualité.

Dans le détail, les DVD Eros version boîte, indienne et sans nom "pirate" contiennent une seule piste audio hindi Dolby 5.1. La version Bollywood Times contient cette même piste 5.1 ainsi qu’une autre Dolby stéréo (une spécificité réglementaire du marché français ?). Enfin, la version allemande contient une seule piste audio allemande Dolby stéréo.

Les suppléments

Les DVD Eros versions boîte et indienne, ainsi que le DVD sans nom "pirate" contiennent des suppléments assez standards sans sous-titres : un making of tout ce qu’il y a de plus traditionnel en anglais et hindi suivant les intervenants (Shahrukh Khan fait les deux) ainsi qu’un petit documentaire de 11 minutes sur la musique du film, également en anglais et hindi. En sus, on a droit à 2 bandes-annonces et de l’auto-promo.

Bollywood Times : facile, il n’y a quasiment pas de bonus. C’est normal, puisque les bonus de la source Eros n’étant pas sous-titrés, ils auraient eu besoin de le faire à la main.

Alive-Vertrieb und Marketing présentent quelque chose de beaucoup plus intéressant : un petit making of du doublage qui nous montre les doubleurs allemands officiels de Shahrukh Khan et Rani Mukerji, Pascal Breuer et Tanja Geke. Mais, c’est en allemand…

Conclusion

Voilà, je me dis qu’il n’existe pas de version correcte de ce film. Il a été un flop au box-office, donc je ne pense pas qu’ils ressortiront une nouvelle édition DVD de sitôt.

Maintenant il faut relativiser aussi, il y a infiniment pire. Les pubs et les logos dans les DVD ne sont pas non plus une exclusivité d’Eros (That Girl in Yellow Boots pour donner un exemple de 2011). Le massacre de l’image a été régulièrement commis par Bodega (KKHH, grrrr…) et les sous-titres français n’importe-comment sont innombrables.

En fait, c’est juste à vous dégoûter d’acheter des DVD…


Retrouvez la critique du film Paheli : ici

Commentaires
12 commentaires