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Peepli [Live]

Traduction : En direct de Peepli

Année2010
LangueHindi
GenreComédie dramatique
RéalisateursAnusha Rizvi, Mahmood Farooqui
Dir. PhotoShanker Raman
ScénaristeAnusha Rizvi
ActeursNaseeruddin Shah, Nawazuddin Siddiqui, Raghuvir Yadav, Omkar Das Manikpuri, Malaika Shenoy, Shalini Vatsa, Farrukh Jaffer, Vishal O. Sharma
Dir. MusicalRam Sampath, Indian Ocean, Nageen Tanvir, Sanjeev Sharma, Brij Mandal, Bhadwai
ParoliersSwanand Kirkire, Sanjeev Sharma, Noon Meem Rashed, Gangaram Sakhet, Brij Mandal, Bhadwai
ChanteursRaghubir Yadav, Nageen Tanvir, Indian Ocean, Brij Mandal, Bhadwai
ProducteursAamir Khan, Kiran Rao
Durée110 mn

Bande originale

Chola Maati Ke Ram
Des Mera
Des Mera – I
Mehngai Dayain
Zindagi Se Darte Ho
Mehngai Dayain (Remix)

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Fiche IMDB
Page Wikipedia
La critique de Fantastikindia

Par Soniya - le 19 octobre 2010

Note :
(8.5/10)

Article lu 1640 fois

La nouvelle production d’Aamir Khan (et de sa moitié Kiran Kao) faisait figure d’outsider à sa sortie cet été 2010. Un sujet loin du glamour habituel, pas vraiment un film d’action non plus, mais la condition catastrophique des paysans indiens, poussés au suicide à cause de leurs dettes.

Pour saisir l’étendue du problème, il faut savoir qu’en 2007, 16 632 suicides de paysans ont été comptabilisés en Inde (17 060 en 2006), et que depuis 1997, on arrive au chiffre gigantesque de 182 936 paysans suicidés (1). La réalisatrice Anusha Rizvi s’est emparé de ce sujet peu habituel pour les écrans de cinéma et en fait le cœur d’une histoire renvoyant dos à dos médias, politiques et société civile.

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Sur le chemin du village de Peepli

Le film a pour point de départ deux frères, Natha (Omkar Das Manikpuri) et Budhia (Raghubir Yadav). Dès le générique, on les voit revenir vers Peepli, leur village éloigné de tout, de retour d’un long trajet entrepris pour aller voir leur banque : ils savent déjà qu’ils sont sur le point de perdre leur terre, suite à un emprunt qu’ils ont contracté notamment pour payer les médicaments de leur mère malade (acariâtre, par ailleurs, la mère). Les deux frères décident d’aller voir le politicien local (on est en pleine élection) qui, hilare avec ses conseillers, lui suggère de se suicider, de façon à ce que sa famille touche l’argent que l’Etat donne aux familles en pareil cas. Les deux paysans apprennent la nouvelle avec surprise mais bientôt, face à la misère du quotidien, l’idée fait son chemin, et Budhia arrive à convaincre son frère Natha, naïf et un peu simplet, de commettre ce suicide pour sauver sa terre et sa famille.

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Natha et Budhia, frères et paysans

L’histoire aurait pu s’arrêter là si Rakesh, un journaliste local, n’avait pas croisé par hasard les deux frères et consacré un article à Natha. Il n’en fallait pas plus pour que l’attention des médias (toujours en quête de scoop) se porte sur le petit village de Peepli et que les leaders politiques (quelle publicité en pleine période d’élection !) s’en mêlent.

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Rakesh, un journaliste de la presse locale qui commence à se poser des questions

L’emballement médiatique qui en découle est montré avec une ironie mordante : la maison de Natha et sa famille, au bout du village de Peepli, déjà au bout du monde, se transforme en centre d’attention national, avec retransmission [live !] donc, par un amas de journalistes appartenant à des chaînes concurrentes, installation de fêtes foraines, balades de badauds, et surtout visite de politiciens de tous bords. Le film raconte avec cynisme que le suicide - ou non - de Natha, devient un enjeu électoral : sa mort profiterait à l’opposition qui montrerait à quel point le gouvernement actuel ne s’occupe pas des paysans, son sauvetage redorerait le blason du parti au pouvoir. Natha est d’ailleurs couvert de cadeaux inutiles sans que personne ne lui demande de quoi il a vraiment besoin. Et le comportement des hauts dirigeants à Delhi est sans scrupule : leur inertie face à la moindre action en devient comique tellement elle est révoltante, aucun ne se soucie de la prochaine mort de Natha, mais tous pensent à son utilisation possible sur le plan médiatique. La palme revient au ministre de l’agriculture qui ne voit de salut que dans l’industrialisation des campagnes (Naseeruddin Shah, pince-sans-rire).

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Natha, bien entouré

Les journalistes en prennent tout autant pour leur grade. Sans aucune déontologie, à la recherche du scoop qui leur fera prendre l’avantage sur leurs concurrents, échafaudant les reportages les plus absurdes à coups d’interviews bidonnées, et ne prenant bien évidemment jamais le temps de vérifier leurs sources : le cirque médiatique est montré sans aucune concession, peu de personnages à racheter au milieu de tout cela, et cette vision atteint son but, car on ne peut s’empêcher de penser à plusieurs faits divers et affaires politiques en France ou à l’international, qui ont déclenché ce genre d’hystérie médiatique.

La force de Peepli [Live] est d’ailleurs dans ce contraste : tout a l’air exagéré, mais tout a l’air possible aussi, en Inde, aux Etats-Unis, en Europe, au Chili, ou ailleurs… Et que l’éventuel suicide d’un homme soit au centre de tout ça n’incite personne à la retenue, au contraire : personne ne veut aider Natha en fait, ou vraiment trouver une solution pérenne au problème des paysans indiens, par contre tout le monde veut faire son beurre sur son dos.

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Tentative d’interview

On peut également voir là les limites du film : l’aspect comédie satirique laisse l’émotion de coté. Le personnage d’un vieux paysan famélique qui s’acharne à creuser un puits loin de l’agitation du village apporte de la gravité, mais l’aspect cynique de l’ensemble empêche le film d’emporter totalement le spectateur. Comme avec le personnage de Natha, attendrissant, doux et visiblement dépassé par la situation : mais sa passivité est un des freins du film, la condition paysanne est finalement laissée de côté, au profit du cirque médiatique et politique qui accompagne l’histoire.

Peepli [Live] est finement réalisé : le rythme rapide où s’enchaînent les scènes reflète bien la façon dont dégénère la situation. Les acteurs sont d’un naturel confondant. La réalisatrice a laissé sa caméra traîner dans le village où se déroulait le tournage pour habituer la population et, au bout de 10 jours, la population n’y prêtait plus attention. Les premiers rôles sont joués avec brio : mention spéciale aux membres de la famille de Natha, surtout sa femme (Shalini Vatsa) et sa mère (Farrukh Jaffer), ainsi qu’à Nandita, la présentatrice télé (Malaika Shenoy), et au reporter local Rakesh (Nawazuddin Siddiqui). Omkar Das Manikpuri, qui joue Natha, et plusieurs autres acteurs du film, appartiennent à la troupe du Naya Théatre de Habib Tanvir : le haut niveau de leur interprétation d’ensemble contribue grandement à la réussite du film. Et la musique, œuvre du groupe indien Indian Ocean et de Ram Sampath, s’intègre très bien au film, avec une touche légèrement folklorique.

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Natha et sa famille, des comédiens formidables

Le pari de cette production s’est révélé gagnant. Succès critique et au box-office, premier film indien présenté au festival américain de Sundance, entrée indienne aux oscars, Peepli [Live] collectionne les réussites, avec le lot de polémiques qui va avec : accusation de plagiat pour l’une des chansons, plainte d’un collectif de paysans indiens arguant que le film exploite leur image sans compensation et sans se préoccuper de leurs vrais problèmes et, dernièrement, plainte d’un avocat contre le "langage abusif" du film. Par ailleurs, depuis quelques jours, une polémique semble naître entre le couple de réalisateurs Anusha Rizvi-Mahmood Farooqui et leur producteur Aamir Khan (accusé plus ou moins de mainmise sur le film à la fin du tournage, sans laisser sa liberté de décision à la réalisatrice)… Peepli [Live] devrait donc continuer à faire parler de lui cette année !

Terminons donc cette critique en laissant la parole à la réalisatrice Anusha Rizvi, qui a donné à son film une fin très très amère. D’ailleurs, elle prévient le spectateur : "c’est définitivement un film politique. Je ne dirais pas que c’est un film plein d’espoir. Si les spectateurs se surprennent à rire, ils devraient se demander ce qu’ils trouvent drôle dans la situation actuelle de l’Inde. Le but du film n’est pas de mettre à l’aise le public" (2).

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Au fond, qui s’intéresse vraiment au sort de Natha ?

Et effectivement, Peepli [Live] nous laisse avec l’idée diffuse et effrayante que le monde est devenu fou et que personne ne semble s’en apercevoir.

Sources :

(1) "Quel espoir pour les petits paysans en Inde" par Valérie Fernando, 2009, accessible sur le site Dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale http://www.d-p-h.info/.

(2) Interview parue dans Time Out Delhi du 6-19 août 2010.

Commentaires
8 commentaires
En réponse à anonyme - le 21/10/2010 à 11:54

Pour avoir vu ce film dans un cinéma en Inde, je peux vous dire qu’il n’a pas laissé le public muet. Les réactions dans la salle étaient très nombreuses entre le rire, le cynisme et les insultes pour les politiciens. Une belle réussite politique qui a provoquée le débat dans le pays. La fin du film est sans appel mais terriblement réaliste. Une claque et une incursion dans la "vraie vie" dont on espère qu’elle donnera aux producteurs de Bollywood l’envie de continuer dans cette veine ! Le film devrait representer l’Inde aux Oscars.

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le 23/10/2010 à 11:08

le film est sortie en DVD ? Tu l’as vu comment ? Car je ne le trouve pas sur les sites

Soniya le 23/10/2010 à 17:43

Hélas non, le film n’est pas encore sorti en DVD, mais seulement dans les salles indiennes et anglo-saxonnes…

Maya le 21/10/2010 à 23:08

Bravo pour ton article Soniya, pas facile d’écrire sur ce film où tout se joue à l’image. J’ai rarement vu un film aussi "sec", aussi dénué d’émotions, comme si aujourd’hui les larmes avaient toutes été bues et les rires oubliés. le monde de Peepli [live] est inhumain. Je comprends que des paysans aient réagi négativement à sa sortie, dans le film je trouve qu’ils sont présentés comme des victimes un peu abruties. Abruties de misère, certes, mais abruties quand même. Dérangeant. Peut-être plus encore que le cynisme des politiciens et des médias, auquel on est plus habitués. Peut-être à cause du manque de nuance, je n’aurais pas mis plus de 7.5.

Dans le genre "témoignage réaliste de l’odieuse part de l’homme", j’ai préféré Firaq qui dénonce mais garde une part d’humanité.

Soniya le 21/10/2010 à 21:36

Merci pour vos commentaires. Ok la critique des sphères dirigeantes n’est pas un sujet nouveau, mais la façon dont le film en fait le thème central et le traite, de cette façon abrupte, sèche, et avec très peu de contre-poids, la façon également dont les plus humbes sont enfoncés… je trouve ça très différent du ciné hindi habituel et je trouve que ça porte ses fruits.

gorka le 21/10/2010 à 16:45

Pour ma part j’ai trouvé le film bien mais pas au point de rencontrer le succès qu’il connait. Si ce n’était la bannière Aamir, il n’aurait fait coulertant d’encre je pense. Le sujet n’a pas grand chose d’exceptionnel : médias et politiciens sont toujours (à raison sans doute) décriés dans le ciné indien. La mise en scène est très sobre, la musique quasi-absente, le montage pour ainsi dire aussi. En revanche le casting est exceptionnel, chaque acteur est fascinant de réalisme et l’atmosphère du village est quasi palpable. On pense parfois au ciné tamoule, le pathos et le misérabilisme en moins. 7/10

Madhurifan le 21/10/2010 à 14:56

En lisant ta chronique, j’avais le sentiment de me retrouver dans Well Done Abba. Avec sa vision plutôt acide et désabusée des médias et des politiques.. et des relations entre eux. Pas besoin d’aller très loin pour constater ça. Ca a l’air d’être un peu à la mode dans le ciné indien en ce moment.

Mais bon, ce Peepli me semble un peu plus dramatique que WDA. Le cinéma à l’oeuvre dans son rôle d’éducateur ?

" l’idée diffuse et effrayante que le monde est devenu fou et que personne ne semble s’en apercevoir." Je ne suis pas si sur que personne ne s’en aperçoive, c’est bien ça le drame.

Soniya le 21/10/2010 à 21:39

" l’idée diffuse et effrayante que le monde est devenu fou et que personne ne semble s’en apercevoir." Je ne suis pas si sur que personne ne s’en aperçoive, c’est bien ça le drame.

"ETEIGNEZ VOS TELES !" pourrait être un bon début quand on voit les reportages bidonnés de Peepli Live, mais ça semble impossible, et encore plus en Inde !

le 21/10/2010 à 11:54

Pour avoir vu ce film dans un cinéma en Inde, je peux vous dire qu’il n’a pas laissé le public muet. Les réactions dans la salle étaient très nombreuses entre le rire, le cynisme et les insultes pour les politiciens. Une belle réussite politique qui a provoquée le débat dans le pays. La fin du film est sans appel mais terriblement réaliste. Une claque et une incursion dans la "vraie vie" dont on espère qu’elle donnera aux producteurs de Bollywood l’envie de continuer dans cette veine ! Le film devrait representer l’Inde aux Oscars.