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Pisaasu

Traduction : Le démon

Année2014
LangueTamoul
GenresComédie horrifique, Épouvante
RéalisateurMysskin
Dir. PhotoRavee Roy
ScénaristeMysskin
ActeursNaga, Prayaga Martin, Radha Ravi
Dir. MusicalArrol Corelli
ParolierThamizhachi Thangapandian
ChanteurUthra
ProducteurBala
Durée114 mn

Bande originale

Nathi Pogum Koozhangal

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Fiche IMDB
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La critique de Fantastikindia

Par Fabrizio - le 23 août 2016

Note :
(7.5/10)

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Amateurs de frissons et de frayeurs en tous genres, adeptes de la malemort, tremblez ! Pisaasu, le dernier film de Mysskin (produit par Bala) frappe tout simplement très fort, avec justement l’histoire d’un esprit frappeur… Un être arraché brutalement à la vie, attaché violemment à la mort ! Dans ce thriller paranormal Mysskin revisite avec intelligence une histoire de revenant comme il en existe des centaines, il en résulte cependant un film audacieux et d’une grande originalité. Une nouvelle fois le cinéma d’épouvante prouve tout ce que l’on peut faire avec un scénario cohérent et un vrai savoir-faire en matière de mise en scène.

À lire en écoutant ceci ou bien cela.

Alors qu’il est dans la rue, Siddharth (Naga) est le témoin indirect d’un vil accident de la route : Bhavani (Prayaga Martin) a été renversée par un chauffard qui a aussitôt pris la fuite. Sans hésiter, Siddharth lui porte immédiatement secours et, dans ses bras, la conduit jusqu’aux urgences. Mais elle se vide de son sang et la fin semble toute proche. Agonissante, Bhavani s’accroche à la main de cet inconnu comme elle s’accroche à la vie… Mais le fil de la vie s’effiloche, et inexorablement elle expire quand leurs mains se desserrent, tout en prononçant, dans un dernier râle de mort, un mystérieux « Paa… ».

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Prayaga Martin, littérale et visuellement renversée

Bouleversé par cet événement, Siddharth se laisse aller, s’abandonne, délaisse ses activités. Au bord de la décompensation, ce jeune violoniste taciturne se replie encore plus sur lui, et plonge dans une douce mélancolie, prélude à des événements surnaturels.

C’est alors qu’une présence étrange et paranormale se fait sentir autour de lui, dans son immeuble, dans son appartement. Un esprit rôde, perturbe, dérègle son quotidien paisible. Hallucinations ? Cauchemars ? Est-ce un esprit malveillant ? Serait-ce celui de cette fille morte alors qu’elle n’était qu’à la fleur de l’âge ?

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Une cendrillon d’Outre-tombe ?

Le très audacieux Pisaasu est un film difficile à classer. Certes, son scénario et son cadre anxiogènes sont ceux de l’épouvante, mais son versant comique est toutefois manifeste et jouissif. Alors que son ambiance est propice aux sueurs froides, on se surprend à s’esclaffer tant les trouvailles de Mysskin sont déconcertantes, distillées avec génie et bien insérées dans l’histoire. Le jeu de Naga y est pour beaucoup : dépassés, désespérés, envahis par la trouille, lui et ses fidèles comparses (des très bons seconds rôles) s’improvisent tout à tour profanateurs de sépultures, sbires peu scrupuleux, ghostbusters tamouls s’aventurant dans des exorcismes aussi inutiles que coûteux. Pisaasu est tout simplement une comédie d’épouvante des plus ingénieuses.

La très jolie Prayaga Martin n’est pas en reste, elle ferait chavirer les cœurs les plus endurcis. Moins présente à l’écran que son partenaire masculin, pour des raisons évidentes, ses apparitions spectrales ne manquent pourtant pas de marquer le spectateur. Tout comme Rie Inō ou Daveigh Chase (selon la version nippone ou états-unienne de The Ring), c’est Prayaga — entre frayeurs et tourments — qui nous plonge dans les sombres ténèbres de la peur. Et même s’il impossible de distinguer ce qui relève de son jeu de ce qui est construit par la mise en scène, on gardera en mémoire quelques plans, quelques unes de ses scènes, d’une incroyable charge émotionnelle.

À la différence des productions contemporaines venues d’outre-Atlantique, Mysskin fait l’économie de la violence graphique et des scènes shock. Point d’avarice de sa part ; au contraire, entraîné au thriller néo-noir (Anjathey et Yuddham Sei), le réalisateur au surnom dostoïevskien préfère un dosage parcimonieux de l’épouvante plutôt que le recours à la facilité. Il travaille avec sophistication la pulsion scopique du spectateur à la place de sa fascination pour le gore et le morbide. Peu nombreux, les sursauts de pure horreur sont donc au rendez-vous, et les apparitions ectoplasmiques du fantôme — le bhoot [1] — qui hante le pauvre Siddarth, pourraient en traumatiser plus d’un. La médiocre franchise Paranomal Activity ou le remake bas de gamme de L’Exorciste peuvent trembler d’effroi.

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Quand t’as vraiment envie de t’en griller une et que tu n’en as rien à faire des politiques hygiénistes des vivants

Comme souvent dans les films d’épouvante l’originalité du cadrage et les expérimentations du montage compensent un scénario vu et connu ailleurs. Pisaasu ne déroge pas à cette règle et s’affranchit des conventions pour construire un univers visuel captivant — et ce dès l’image renversée de la scène d’ouverture — alternant les plans fixes inattendus (bousculés par des irruptions dans le cadre), des mouvements de caméra aussi fluides que saugrenus (certainement filmés à la GoPro), et des prises de vue sous d’étranges angles, tordus, en contre-plongées biscornues, produits bizarroïdes tout droit sortis du cerveau malade du chef opérateur Ravi Roy.

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Une armée de morts-vivants prête à tout pour une bière bien fraîche. On les comprend

Côté musique Pisaasu prouve aussi son originalité. La partition composée par le jeune débutant Arrol Corelli s’avère discordante par rapport à l’histoire d’épouvante racontée… tout en lui collant à la peau et en apportant de la profondeur à la narration. Les violons en arrière-fond diluent l’angoisse générale de la bobine et créent une atmosphère de tristesse, traduisant une sorte de douleur spectrale : ceux qui avaient été traumatisés par le son acéré des violons de Psychose seront assurément ravis par la douceur des mélodies jouées par Siddharth.

Le renvoi au film d’Hitchcock n’est pas exagéré tant la proposition de Mysskin paraît référencée. Entre des citations explicites de L’Exorciste et les couloirs de l’immeuble de Siddarth, qui rappellent inévitablement l’Overlook Hotel du Shining de Kubrick, Pisaasu fait une révérence aux grands classiques du genre. Les plus endurcis reconnaîtront même quelques allusions au très déluré Retour des morts vivants 3 [2] du non moins déjanté Brian Yuzna.

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Quand — coûte que coûte — t’a une sacrée envie de t’en descendre une

À l’heure des méga-blockbusters le film de Mysskin a été tourné en petite équipe et avec un casting de débutants (devant et derrière les caméras). Pourtant Pisaasu cumule les tours de force inattendus et s’avère une excellente surprise [3]. C’est aussi une œuvre qui pousse à la réflexion : Siddarth, les yeux voilés (par une coupe de cheveux venue d’un autre monde), ne comprend pas, ne voit pas ce qui lui arrive. Il est aussi aveugle que les mendiants infirmes qu’il fréquente dans Nadhi Pogum Koozhangal. Et pourtant il s’agit d’ouvrir les yeux — ce n’est pas pour rien que le film s’ouvre sur une paire d’yeux — pour atteindre, peut-être, la vérité propitiatoire et libératrice…


Bande-annonce


[1On pourrait traduire bhoot par fantôme, mort malheureux ou encore malemort ; il est proche de l’esprit frappeur que l’on retrouve dans la terminologie et les traditions occidentales. Le terme traduit toutefois différentes réalités selon les traditions : le bhoot peut être aussi un pisaasu (démon), un malemort vampiresque, à l’image des goules se nourrissant de chair humaine, et qu’il convient d’apaiser par des rites funéraires propitiatoires. On ne saurait que trop recommander un bhoot bien plus sympatoche incarné par Big B dans Bhootnath de Vivek Sharma.

On pourra consulter Gilles Tarabout, « Ancêtres et revenants. La construction sociale de la malemort en Inde », in Brigitte Baptandier (dir.), De la malemort en quelques pays d’Asie, Paris, Karthala, 2001, p. 165-199 (+ 4 pl. H.T.)

[2Une histoire de morte amoureuse, chimiquement zombiesque, vraiment tirée par les cheveux.

[3Véritable succès commercial, l’engouement autour du film a été tel que l’on a même évoqué, pendant un certain temps, la publication du scénario sous forme de livre.

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