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Rang Rasiya

Traduction : Le Peintre

Année2014
LangueHindi
GenresDrame, Film historique
RéalisateurKetan Mehta
Dir. PhotoChristo Bakalov, Rali Raltchev
ScénaristesKetan Mehta, Sanjeev Dutta
ActeursParesh Rawal, Randeep Hooda, Vipin Sharma, Ashish Vidyarthi, Darshan Jariwala, Nandana Sen, Feryna Wazheir, Rashaana Shah
Dir. MusicalSandesh Shandilya
ParolierManoj Muntashir
ChanteursKailash Kher, Sunidhi Chauhan, Sonu Nigam, Roop Kumar Rathod, Kirti Sagatia, Anwar Khan, Rajashwari Pathak
ChorégraphesPappu-Malu, Prasanna
ProducteursKetan Mehta, Deepa Sahi, Anand Mahendroo
Durée132 mn

Bande originale

Rang Rasiya
Rang Rasiya (remix)
Kahe Sataye (Rang Rasiya)
Kamini
Anhad Naad
Sun Balam

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Fiche IMDB
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La critique de Fantastikindia

Par Alineji - le 26 mai 2015

Note :
(8/10)

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Rang Rasiya, également sous-titré « Colours of Passion » (les Couleurs de la passion), le dernier film de Ketan Mehta est finalement sorti en Inde à la fin de l’année 2014. L’œuvre, adaptée du roman de Ranjit Desai, Raja Ravi Varma, avait été montrée en Angleterre en novembre 2008, au Festival du film de Londres. Il a donc fallu pas moins de six ans pour lever les problèmes de censure qui pesaient sur cette biographie romancée du grand peintre indien de la fin du XIXe siècle.

Coutumier des films historiques et engagés, comme Sardar ou Mangal Pandey : the Rising, le réalisateur s’est attaqué cette fois-ci à la figure du très célèbre et controversé Raja Ravi Varma. L’artiste bouleversa dans les années 1870 à 1900 la représentation des divinités et des héros de la mythologie indienne, et plus particulièrement hindoue. En tentant une synthèse de l’art officiel européen et de l’art traditionnel indien, et en vulgarisant ses productions, diffusées par la chromolithographie à travers tout le sous-continent, il faisait aussi une œuvre militante au service d’un nationalisme hindou émergeant. Aujourd’hui encore, nombre de ses images très colorées, sensuelles et faussement naïves, sont accrochées aux murs des temples de villages ruraux… ou reproduites sur des publicités. Souvent qualifiée de kitsch en Occident, on peut dire que son esthétique académique, avec ses mises en scène d’amours divines, accompagnées d’apsaras (nymphes) plutôt dévêtues, représentées de façon réaliste et évoluant dans de somptueux décors naturels, est à l’origine de celle de Bollywood.

Le titre original Rang Rasiya est une sorte de jeu de mots, très difficile à traduire, qui joue sur l’ambiguïté des deux termes presque redondants signifiant « l’homme qui recherche le plaisir » et aussi « celui dont la jouissance passe par la couleur », le peintre. Raja Ravi Varma (Randeep Hooda) est ce voluptueux amant de la couleur. Le film n’occulte pas son attirance pour les femmes, de tous milieux, de toutes castes, ce qui lui vaudra bien des déboires et un procès autant que de grands honneurs. C’est cet aspect du long-métrage, en particulier plusieurs scènes audacieuses de baisers et une longue séquence amoureuse où les deux acteurs principaux finissent entièrement nus et barbouillés de couleurs, qui a retardé la sortie du film et a fait brandir aux censeurs leurs grands ciseaux.

Rang Rasiya commence de nos jours dans une salle de ventes de Bombay où plusieurs toiles du maître vont être dispersées, tandis qu’au dehors une horde de manifestants gronde, hurlant au blasphème et à l’immoralité. Puis, le réalisateur nous conduit au procès de Ravi Varma pour les mêmes raisons, une centaine d’années plus tôt, et par une succession de flashbacks, revient sur les raisons qui l’ont amené devant le juge anglais. Durant son enfance dans une famille brahmane érudite du Kerala, au sud de l’Inde, il peignait déjà des éléphants sur les murs, et avait été remarqué par le souverain de la région. Marié à la princesse Poorutarthy (Tripta Parashar), beaucoup trop rigide pour lui, il ne renonce pas à la peinture, pourtant considérée comme une tâche dégradante dans son milieu aristocratique, premier scandale. Une jeune servante intouchable, Kamini (Rashaana Shah), lui sert de modèle, puis de complice pour des occupations plus sensuelles. Deuxième gros scandale et départ de l’intéressé.

Ravi Varma est bientôt soutenu par le roi Ailyum Thirunal (Ashish Vidyarthi), de l’État princier de Travancore, qui lui permet de se former et de faire le tour des grands sites artistiques anciens, Ajanta, Ellora, et surtout Khajurâho dont les sculptures érotiques le fascinent. Installé à Bombay où son jeune frère Raj Varma (Gaurav Dwivedi) l’a suivi, l’artiste fait la connaissance d’un Allemand, Fritz Schleicher (Jim Boeven), autour d’une table de jeu. Il devient son ami. Un peu plus tard, une autre amie, Frenny (Feryna Wazheir), lui présente un homme d’affaires, Govardhan Das (Paresh Rawal).

Avec l’aide des deux hommes auxquels il s’associe, il acquiert une presse lithographique et commence à diffuser ses créations un peu partout en Inde à travers leur multiples reproductions. Mais le fil principal de l’intrigue est celui de sa relation avec Sugandha (Nandana Sen), sa muse, son inspiratrice, pour qui rien ne sera simple. Lorsque par hasard, Ravi Varma rencontre Sugandha Bai sortant d’un temple où elle vient de prier, il est aussitôt fasciné par la jeune fille, par sa candeur agrémentée d’un air plus audacieux. En faire une déesse sera dès lors son but ; il entreprend de la dessiner… et lui demande de venir à son atelier. Se rendra-t-elle à son invitation et comprendra-t-elle son art ?

Comme toujours chez Ketan Mehta, plusieurs thèmes se chevauchent dans son récit. Ici, autant que celui de la passion entre le peintre et sa muse, il y a celui du prix à payer pour côtoyer de trop près un artiste. Les familiers de l’histoire de l’art du XXe siècle, penseront sans aucun doute à Picasso et à son rapport avec les femmes qui l’ont inspiré. La liberté de création est aussi au cœur de l’œuvre du réalisateur, lui-même attaqué pour les scènes osées du film. Déjà auparavant, Maya Memsaab n’avait pas été de tout repos pour lui et pour son acteur débutant. Les temps ont changé, même en Inde, et malgré les réticences du comité de censure, il a pu semble-t-il exposer la biographie du sulfureux Ravi Varma à peu près comme il l’entendait. Depuis les événements tragiques du 7 janvier en France, on ne peut s’empêcher de trouver, hélas, le film actuel pour une autre raison encore, celle de la représentation de la divinité. En effet, ce sont des religieux qui lui intentent un procès pour avoir osé peindre les dieux et déesses du panthéon hindou, autant que pour avoir montré des femmes dévêtues.

L’image est très belle, soignée jusqu’aux plus petits détails. Les cadrages sont parfaits et les éclairages magnifiques, autant que les décors. Beaucoup de blancs et de couleurs chaudes, dorées, qui sont un régal pour les yeux, parfois un peu trop au détriment de l’émotion. Les toiles du peintre, nombreuses, que l’on voit à l’écran sont les reproductions des véritables tableaux de Ravi Varma. Les films sur la peinture sont de vrais casse-têtes pour les réalisateurs. Comment figurer au cinéma, l’inspiration, l’acte créatif de l’artiste ? Mehta ne s’en sort pas si mal, même si l’on est peu sensible à l’esthétique datée et on l’a dit assez « pompier » de Ravi Varma. Oublions l’aspect kitsch de cette peinture. Curieusement, lorsque Ravi Varma est pris d’une frénésie de peindre, lorsqu’il s’enduit de couleurs ou enduit sa muse de pigments, on se prend à avoir envie de lui tendre une toile ou une feuille de papier.

Tout cela est rendu possible par l’interprétation de Randeep Hooda. Cet acteur magnifique — ce qui ne gâte rien — passe de l’arrogance la plus aristocratique à la fausse humilité de l’artiste qui ne doute jamais de son génie. Magistral, il parvient à faire ressentir la sacralité de son art lorsqu’il se prosterne devant son modèle et lui couvre les pieds de fleurs (une très belle scène). Pour habiter le rôle, il a pris des cours afin de se familiariser avec la gestuelle des peintres. On doit avouer que c’est plus que réussi. Il semble avoir fait cela toute sa vie. En séducteur et jouisseur, il n’est pas mal non plus, mettant une distance et une grande élégance dans les quelques scènes de débauche de Rang Rasiya. Il est suivi par le talent des autres acteurs, même les débutants comme Chirag Vorah qui interprète Phalke. Ce n’est pas un hasard si le futur père du cinéma indien est présent ici. Il a réellement côtoyé Ravi Varma.

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Ravi Varma et son fidèle Paachan avec le jeune Phalke

Du côté des actrices, rien à redire. Nombreuses et talentueuses, elles n’ont que des emplois ingrats de muses provisoires et successives, mais cela correspond à l’époque et à sa réalité. Deux exceptions, la débutante Feryna Wazheir, remarquée dans le personnage de Frenny, et Nandana Sen qui joue le rôle difficile de Sugandha. Nandana Sen avait certainement la partie la plus délicate à tenir et s’est exposée dans tous les sens du terme. Elle l’a accepté, car elle savait les scènes déshabillées nécessaires au scénario. De plus en plus d’actrices courageuses en Inde acceptent aujourd’hui de prendre ainsi des risques avec leur image, et leur carrière. On ne peut que les applaudir. Mais il serait malvenu de la saluer uniquement pour avoir osé montrer un sein. Son interprétation de Sugandha, à la fois soumise aux désirs du peintre et libre — elle est même parvenue à ressembler physiquement au modèle réel de Ravi Varma —, est subtile et intelligente, avec la froideur apparente qu’il convient à une déesse révérée. Ceux qui ont vu Katharine Hepburn dans The Philadelphia Story (Indiscrétions) de Cukor savent de quoi il retourne.

Quelques mots encore avant de conclure, sur la musique de Sandesh Shandilya. Elle est agréable, sans plus, mais on a plaisir à retrouver des mélodies classiques après les excès de disco, electro et autres sons techno de trop nombreux films bollywoodiens actuels. Toutefois, le morceau titre « Rang Rasiya » est suffisamment envoûtant pour rester longtemps en tête après le mot fin.

L’œuvre a fait un flop à sa sortie en Inde. Elle ne mérite vraiment pas cet échec alors que tant de navets réunissent les foules. Si vous êtes sensible aux mystères de la peinture, Rang Rasiya est un des meilleurs films récents sur le sujet, manquant parfois d’émotion, mais quelle splendeur ! Une fois de plus Ketan Mehta n’a pas fait dans la facilité et, si de surcroît vous appréciez comme moi les interprètes, Randeep Hooda a tous les atouts pour vous séduire définitivement.

La bande annonce officielle

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