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Rencontre avec Vishal Bhardwaj

Publié samedi 14 mars 2015
Dernière modification samedi 14 mars 2015
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Par Alineji

Rubrique Entretiens
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Le réalisateur de la trilogie inspirée par Shakespeare, dans l’ordre Maqbool, Omkara et très récemment Haider, était à Paris l’invité d’honneur de la deuxième édition du festival Extravagant India ! qui s’est déroulé du 4 au 10 mars 2015. La salle était pleine lors des deux projections.

À la fin de la première séance, Vishal Bhardwaj a répondu en toute spontanéité aux questions de la salle et aux nôtres, sur sa dernière œuvre et sur d’autres sujets. Un vrai régal. Il a tout d’abord rappelé combien la ville de Paris était chère à son cœur et l’inspirait. Il s’y trouvait déjà quelques mois auparavant pour achever le montage de son film. Nous avons recueilli ses propos.

À quel moment avez-vous décidé d’adapter Hamlet au Cachemire ?
C’est un conflit qui dure depuis très longtemps. Je me rappelle lorsque j’étais enfant déjà, j’étais très affecté par ce qui s’y passait. Les cinéastes commerciaux, ceux de Bollywood, ne s’y intéressent pas ou très peu, et ne traitent jamais de ce conflit. C’est la raison pour laquelle, j’ai voulu situer l’intrigue du film et donc de Hamlet au Cachemire, aujourd’hui.

Combien de temps a duré le tournage ?
Le film a été tourné en cinquante-cinq jours en tout, mais en deux périodes distinctes. Nous avons tourné sur place en hiver, il faisait très froid, jusqu’à – 14°. C’était assez difficile, mais les gens se sont montrés très coopératifs, très accueillants. Nous avons aussi tourné là-bas en automne.

Avez-vous eu un retour des Cachemiri sur votre film après sa sortie ?
Malheureusement Haider n’a pas été montré officiellement au Cachemire, il n’y a plus de cinémas à cause du conflit. Mais le piratage des films se porte très bien, je vous rassure. Et il parait que tous les jeunes ont sur leur téléphone portable la scène où Haider (Hamlet) déraille. Par conséquent, on peut dire que c’est un très bon retour sur mon film.

En quoi Shakespeare vous inspire-t-il ?
En fait, je crois que c’est parce que je suis très paresseux. Le scénario est pratiquement déjà fait, tout est déjà contenu dans les pièces de Shakespeare. Donc, ça m’a permis finalement avec très peu d’efforts d’être là aujourd’hui.

Parmi les trois films adaptés de Shakespeare que vous avez réalisés, quel est votre favori ?
Entre Maqbool, Omkara et Haider, j’aurais du mal à choisir. Je les aime tous parce que j’ai choisi de les réaliser. Mais vous savez c’est un peu comme dans une famille, en fin de compte, on a toujours un faible pour le petit dernier. C’est lui qui est le plus choyé.

Comment et quand avez-vous choisi vos acteurs ?
Ce sont pour la plupart des grands acteurs de Bollywood, qui sont extrêmement connus en Inde. J’avais déjà travaillé avec certains d’entre eux et je les connais bien. C’est le cas notamment d’Irrfan Khan qui joue le rôle de Roohdaar dans Haider, et qui interprétait le rôle-titre dans Maqbool ; Tabu, qui joue la mère de Haider, était Lady Nimmi, soit Lady Macbeth, dans le film mentionné, etc. J’avais déjà également choisi Shahid Kapoor pour tenir le rôle principal dans Kaminey en 2009. [remarque personnelle : on se rappelle qu’Irrfan Khan, en 2013, nous avait confié que Vishal Bhardwaj était un de ses metteurs en scène favoris.]

Toujours en ce qui concerne les acteurs, ce choix est-il motivé par un besoin de financement ?
En partie, oui. C’est un cercle vicieux. Pour réaliser un film de ce type, on a besoin de fonds, de financements conséquents, et avoir des stars facilite les choses pour les obtenir. Par ailleurs, pour avoir des stars dans le film, il faut de l’argent. Tout est lié.

Y a-t-il eu un entrainement spécial de Shahid Kapoor pour le monologue de Hamlet ?
La scène avait été identifiée très tôt comme difficile, certainement le plus difficile à faire. Et nous n’en avions pas parlé ensemble Shahid Kapoor et moi, d’un commun accord. Nous avons fait comme si elle n’existait pas. Nous avons donc commencé le tournage, comme si de rien n’était. Et au fur et à mesure, au fil du temps, cela a mûri. Puis on a tourné la scène. Voilà comment cela s’est fait, très naturellement finalement.

Il y a une ambiguïté très nette dans le film dans les relations entre Haider et sa mère, ils semblent parfois plus des amants que mère et fils. Tabu parait très jeune. Il y a une sensualité aussi entre les deux acteurs qui sont tous les deux très beaux, est-ce délibéré ?
Vous savez, là encore, tout est déjà comme cela dans Shakespeare. Le complexe d’Œdipe de Hamlet est bien présent dans sa tragédie. Mais si on replace, en plus, les choses dans le contexte du Cachemire, les jeunes filles se marient — ou sont mariées — très tôt. En général dès 15 ou 16 ans, voire 14 ans parfois, il est rare qu’elles se marient plus tard que 16 ou 17 ans. Ainsi, la différence d’âge avec leurs fils n’est pas bien grande.

Une question d’actualité, on vient d’apprendre que le documentaire India’s Daughter, sur le tragique viol collectif qui avait eu lieu à Delhi en 2012, avait été interdit en Inde. Qu’en pensez-vous ?
Je suis bien sûr tout à fait contre cette interdiction et pour la liberté de s’exprimer, comme tous les artistes, qui ont fait part de leur indignation. De mon côté, j’ai eu beaucoup de chance que mon film Haider n’ait pas été interdit, pour d’autres raisons.

Pour terminer, avez-vous d’autres projets d’adaptation de Shakespeare ?
Oh oui bien sûr, sans hésiter. On n’en finit jamais avec Shakespeare. J’hésite encore entre une quatrième tragédie et faire une trilogie des comédies. Ou peut-être même les drames. Je ne sais pas encore précisément, mais je vais continuer.

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Vishal Bhardwaj et Rekha (à sa gauche)

Merci pour toutes ces réponses Monsieur Bhardwaj et surtout merci pour ce très beau film. Voir Haider sur écran géant, ça change tout ! Pour qui comme moi aime autant Shakespeare que le cinéma indien et le cinéma indien autant que Shakespeare, la rencontre entre ces deux passions était fort risquée, soit j’étais effondrée, soit je ressortais transportée. Et ce d’autant plus que je place Hamlet au-dessus de toutes les autres œuvres du grand Will. J’ai été comblée au-delà de mes espérances. Monsieur Bhardwaj n’a vraiment pas volé son prix de la mise en scène, dont il a été très touché. Il lui a été remis à l’issue de la cérémonie de clôture du festival pendant laquelle son épouse Rekha a également montré son talent de chanteuse.

Haider confirme aussi que Vishal Bhardwaj, qui se donne l’air de ne pas y toucher, est un grand monsieur érudit qui connait le dramaturge anglais sur le bout des doigts. On dit que pour bien adapter, il faut trahir. Il le fait donc avec brio et se montre plus fidèle à l’esprit qu’à la lettre de la tragédie. Les seconds rôles évacués, celui du fantôme est au contraire développé et dédoublé. Ce n’est plus son père, mais un de ses compagnons de lutte, qui hante Hamlet-Haider, première réussite. Le Cachemire ensuite, bravo. La transposition de la scène des comédiens en chorégraphie de toute beauté, où Shahid Kapoor est stupéfiant, donne envie d’applaudir bien avant la fin, et ainsi de suite.
S’il vous plait, Messieurs les distributeurs, faites nous la faveur de distribuer Haider en France. Que diable, c’est l’année Shakespeare ! Il est célébré dans de nombreuses institutions culturelles hexagonales. Permettez-nous donc de le fêter aussi avec le cinéma indien.

Nota : Un grand merci, une fois de plus, à François Vila — cofondateur et coorganisateur du festival — pour toutes les photos de cet article.

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