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Sadgati

Traduction : Délivrance

Année1981
LangueHindi
GenreFilms sociaux
RéalisateurSatyajit Ray
Dir. PhotoSoumendu Roy
ScénaristeSatyajit Ray
ActeursOm Puri, Smita Patil, Richa Mishra, Gita Siddharth
Dir. MusicalSatyajit Ray
ProducteurDoordarshan
Durée45 mn

Bande originale

Mohan Agashe

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Fiche IMDB
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La critique de Fantastikindia

Par Didi - le 19 janvier 2009

Note :
(10/10)

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N.B. : Le film est visionnable légalement sur la chaine Youtube. Pour plus d’informations : ici

Dukhi (Om Puri) mène une existence pauvre et laborieuse dans un petit village de l’Inde rurale avec sa femme, Jhuria (Smita Patil), et leur fillette, Dhania (Richa Mishra), âgée d’une dizaine d’années. Voulant fiancer sa fille, Dukhi, stigmatisé socialement par sa condition d’intouchable, offre sa force de travail au brahmane local, Ghashiram (Mohan Agashe), afin qu’il vienne chez lui accomplir le rituel et déterminer la date favorable à l’événement. Ayant remis à sa femme les maigres économies familiales pour qu’elle achète les offrandes nécessaires au rituel, Dukhi se rend chez le brahmane afin d’accomplir les différentes corvées établies dans leur pacte : balayer la cour de la demeure, déplacer un tas de sciure et débiter un énorme tronc d’arbre en bûchettes. Ces tâches, bien qu’éprouvantes, pourraient être accomplies sans trop de difficultés par un homme sain et bien nourri possédant le matériel adéquat. Or, Dukhi, affaibli par la maladie (il se relève d’une grave fièvre et tousse énormément) et la faim (cela fait plusieurs jours qu’il mange peu ou pas pour épargner l’argent pour les offrandes), peine énormément à couper le bois avec une hachette minuscule. Alors qu’il est en plein effort et qu’il pleure de désespoir, un homme vient le voir pour lui proposer de l’aide. Dukhi, qui a son amour-propre en dépit de sa condition d’intouchable, refuse la nourriture que l’inconnu lui offre, néanmoins il accepte son tabac pensant que cette drogue le rendra insensible à la douleur et lui donnera la force nécessaire pour finir sa corvée. Peu de temps après, Dukhi, épuisé, s’écroule. Il s’est littéralement tué à la tâche et son corps gît près du tronc, non loin de l’accès au puits du village. Ce cadavre se révèle bientôt très encombrant pour le brahmane. En effet, les autres intouchables, incités par le mystérieux inconnu, refusent de déplacer le mort afin de permettre aux autorités locales de mener une enquête. Que faire de ce cadavre que personne ne veut ou ne peut toucher ?

Réalisée par Satyajit Ray, alors à l’apogée de sa gloire, pour la télévision publique indienne, Sadgati est une œuvre brève, poignante et militante qui livre un réquisitoire implacable contre le système de castes, ainsi qu’une réflexion sur la question de l’intouchabilité. La condition d’intouchable est une réalité sociale — en dépit de l’abolition du système de caste depuis 1947 — rarement traitée dans le cinéma populaire indien, excepté le film de Bimal Roy, Sujata, les quelques références que l’on retrouve chez A. Gowariker (on se rappelle tous de l’intouchable, lanceur de balle exceptionnel, de Lagaan ou de la famille d’intouchables de Swades) ou encore le personnage de Chithan dans le film Pithamagan (même si, dans ce film, le personnage, intégré à un groupe de marginaux, ne se trouve pas stigmatisé par sa condition). Elle l’est davantage dans le cinéma d’auteur (Unni, l’autre histoire d’un enfant indien, de Murali Naïr, 2005). Le maître bengali, Satyajit Ray, est considéré dans les milieux cinéphiles occidentaux comme l’Ingmar Bergman indien pour la qualité de ses films : la mise en scène calculée où chaque plan compte, le portrait psychologique des personnages et la sublimation esthétique. On retrouve ces caractéristiques dans Sadgati. Chaque plan converge vers la tragédie annoncée : le plan de la séquence d’ouverture où l’on voit Dukhi, accroupi, s’échinant dès le petit matin à couper de l’herbe ; le plan montrant Dukhi qui déplace l’immense tas de sciure avec une petite pelle ; puis, finalement, le plan où Dukhi découvre le tronc d’arbre à débiter, beaucoup trop grand et trop gros pour la petite hache que le brahmane lui a donnée pour travailler. En voyant ce plan, filmé en contre-plongée pour accentuer l’aspect imposant du tronc, le spectateur acquiert la certitude que Dukhi, quoi qu’il fasse, ne pourra venir à bout de cette corvée et que l’issue fatale sera inéluctable. Car, ce qui intéresse le réalisateur, c’est surtout la gêne occasionnée par le corps de Dukhi, encombrant l’accès au puits pour les villageois et embarrassant le brahmane qui ne sait qu’en faire. Le sort de Dukhi et la gêne occasionnée par son cadavre sont symboliques de la place des intouchables dans la société indienne. À l’image de Dukhi, travaillant comme un esclave pour le brahmane, les dalit (intouchables) rendent service à la société indienne en accomplissant les tâches les plus salissantes, celles que personne ne veut faire : cordonniers, tanneurs ou croque-morts, autant d’emplois marqués par la souillure de l’impureté du sol, des pieds ou de la mort. En échange, la société ne leur offre qu’une vie d’humiliations, leur rappelant à chaque instant leur infériorité et l’inéluctabilité de leur condition qui se transmet de génération en génération et dont ils ne pourront se délivrer qu’avec la mort. C’est cette fatalité que le titre Sadgati (The Deliverance) vient rappeler de façon ironique. Je ne vous dévoilerai pas la séquence finale qui dénonce violemment l’absurdité du système de caste qui cautionne moralement et permet que des êtres humains soient considérés comme des rebuts par d’autres êtres humains, qui leur sont en tout point semblables, mais qu’une loi archaïque a déclaré supérieurs.

Om Puri, dont c’est l’un des premiers rôles principaux, porte le film magistralement. En incarnant Dukhi, il est à cent lieues des personnages de policier ou de père autoritaire auquel il a donné vie, par la suite, et que tout amateur de cinéma indien connaît et apprécie. Sa gestuelle et sa façon de se tenir nous font ressentir tout le poids inhérent au statut d’intouchable. Il crée avec le spectateur un tel lien d’empathie que l’on ne peut que compatir à la douleur physique de Dukhi ou éprouver, comme lui, les humiliations que les autres, en particulier les brahmanes, lui infligent en lui rappelant qu’il n’est qu’un sous-homme, bon à faire la bête de somme. La joie éprouvée par Dukhi à l’idée de préparer les fiançailles de sa fille, ses larmes de désespoir face à sa faiblesse physique ou sa dignité face à la charité d’autrui sont autant de signes de son humanité en dépit de ceux qui le considèrent comme un « moins qu’homme ». Smita Patil, quant à elle, n’a qu’un petit rôle : elle apparaît au début et à la fin du film, le visage marqué par l’angoisse du sort de son mari. Outre l’absurdité du système de caste, Satyajit Ray dénonce indirectement dans Sadgati le mariage des enfants et les rituels. En effet, le rituel est un cérémonial, produit de la culture humaine, dont l’utilité est d’aider l’individu à marquer les rites de passages (naissance, entrée dans l’âge adulte, union, mort, etc.), à rythmer les étapes de la vie. Lorsque l’accomplissement de ce rituel oblige l’individu, comme c’est le cas de Dukhi, à des privations ou à des actes compromettant sa vie ou sa survie, alors il perd son sens premier pour devenir une obligation absurde.

Sadgati est une œuvre sobre dans sa narration qui montre les faits, sans misérabilisme, et place le débat sur le plan moral : au nom de qui ou de quoi, un homme s’autorise-t-il à infliger un tel traitement à un autre homme ? Quelle loi morale peut-elle légitimer ce type de comportement ? On retrouve cette sobriété dans les décors du film qui se limitent au strict minimum : la cabane de Dukhi, la maison du brahmane dont on voit surtout la cour et les dépendances (parties auxquelles Dukhi peut accéder), l’extérieur de la maison avec l’accès au puits. La totalité du film se déroule dans un petit village de l’Inde rurale dont aucun signe caractéristique ne permet de le situer géographiquement, impossible de dire s’il s’agit du nord, du sud ou d’une tout autre zone du sous-continent indien. Du point de vue temporel, si ce n’est les parapluies noirs, aucun indice ne vient rappeler que l’action se déroule au XXème siècle. Par ailleurs, la photographie, très sobre également, est travaillée avec une lumière un peu bleutée qui donne au film un aspect crépusculaire. Autant d’éléments techniques qui viennent souligner le propos du réalisateur : plaider pour la fin de cette injustice sociale, survivance d’une conception sociale archaïque, que constitue le statut d’intouchable.

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