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Shanghai


Bande originale

Bharat Mata Ki Jai
Imported Kamariya
Duaa
Khudaaya
Morcha
Bharat Mata Ki Jai (Remix)
Khudaaya (Remix)
Mantra : Vishnu Sahasranamam (The Thousand Names of Lord Vishnu)

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La critique de Fantastikindia

Par Mel - le 21 août 2012

Note :
(8.5/10)

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Il y a bien longtemps, j’ai vu Z de Costa-Gavras. Ce film de 1969 parle en filigrane de la Grèce des colonels. Je me souviens d’Yves Montand qui traverse la rue et du triporteur qui se précipite vers lui, de Charles Denner toujours impassible et de Bernard Fresson. Mais à vrai dire, je n’ai plus grand souvenir de l’histoire. C’était une autre époque. Un temps où on était horrifié du garrot en Espagne, où "SS20" était quasiment devenu un nom commun et où on pouvait même écouter Radio Tirana en français le soir. Mais aujourd’hui, toutes les dictatures européennes sont tombées, le désarmement nucléaire n’anime plus les conversations depuis 25 ans, et le communisme n’est guère plus qu’un sujet de cours d’histoire de plus. Alors comment est-il possible d’adapter Z de nos jours, et en Inde de surcroît ?

Pour comprendre les enjeux de Shanghai, il faut se souvenir que l’Inde est un pays fédéral. Chaque état dispose de son propre parlement et de son propre exécutif selon un modèle calqué sur celui de la Grande-Bretagne. L’équivalent du premier ministre est nommé Chief Minister (ou CM) et gouverne avec les ministres et l’administration de son cabinet. Il est choisi par le parlement. Par conséquent, c’est en pratique le chef de la coalition qui a gagné les élections législatives.

Dans l’état fictif de Shanghai, la coalition au pouvoir se nomme le Front. Les élections approchent et la Chief Minister (Supriya Pathak) porte un grand projet de développement et d’urbanisme cofinancé par son état : IBP, pour Industrial Business Park. Les nervis du Front causent des troubles et n’hésitent pas à faire le coup de poing en faveur d’IBP qu’ils "estiment" être la voie du progrès. Mais tout le monde n’est pas de cet avis. Le charismatique Dr Ahemadi (Prosenjit Chatterjee), professeur à l’étranger, habitué des luttes de gauche, arrive pour combattre le projet ambitieux et soutenir les petites gens qui seront expropriées.

Il est accueilli et hébergé par Shalini (Kalki Koechlin), fille d’un général convaincu de corruption, et ancienne élève pour laquelle il a succombé autrefois. Les menaces de mort comme l’interdiction de son meeting ou la rue surchauffée ne l’impressionnent pas beaucoup. Sa réunion s’organise comme elle peut dans une toute petite salle cernée par les manifestants violents difficilement contenus par une police débordée. Au même moment, tout le gratin politique est réuni pour une grande fête d’autocongratulation. Une fois son discours terminé, le Dr Ahemadi sort dans la rue pour s’adresser directement à ses opposants qui l’invectivent. C’est alors qu’un petit pick-up surgit de nulle part et l’écrase, le laissant dans un état critique.

La presse présente sur les lieux était réduite à deux journalistes un peu minables dont Jogi (Emraan Hashmi), pornographe à ses heures. C’est sans leur aide que la police découvre rapidement le pick-up et son chauffeur ivre, puis conclut logiquement à un accident de la circulation. Mais Shalini, tout comme l’épouse du Dr Ahemadi et ses sympathisants, ne peuvent se contenter d’une conclusion aussi triviale. Dans un geste d’apaisement, la Chief Minister décide alors d’ouvrir une enquête officielle. Elle sera confiée à Krishnan (Abhay Deol), fonctionnaire de haut rang et un des vice-présidents d’IBP. A part la police visiblement hostile à l’enquête elle-même, rien ne laisse pourtant à penser qu’il s’agit d’autre chose qu’un banal et tragique accident…

Plutôt que de réaliser une nouvelle version du film de Costa-Gavras, Dibakar Banerjee et sa co-scénariste Urmi Juvekar ont choisi d’adapter assez librement le roman de Vassilis Vassilikos à l’Inde d’aujourd’hui. L’idée de base est la même : un opposant politique est assassiné par le pouvoir en place et le crime est maquillé en accident. Seulement l’affrontement politique a été déplacé du terrain du désarmement nucléaire vers celui du développement économique ; celui qui fait rêver toute l’Asie, comme la croissance extraordinaire de la ville de Shanghai, d’où le film tire son titre.

Le cinéma de Bollywood est familier des films politiques et n’hésite pas à montrer l’Inde de façon parfois crue. C’était le cas d’Aarakshan par exemple qui évoquait le problème de la discrimination positive ou encore de Swades qui abordait subtilement celui du sous-développement des campagnes. Mais en adoptant une trame typiquement occidentale un peu comme dans No One Killed Jessica, Shanghai s’éloigne de ce cinéma spécifiquement indien. Il le rejoint par contre dans une certaine vision de la classe politique. Comme dans tous les films d’action actuels, de Rowdy Rathore à Singham en passant par Dabangg, les personnages politiques sont profondément corrompus. Avec une différence majeure cependant, les élus sont présentés ici de façon beaucoup moins manichéenne que dans le cinéma grand public. Ils ont une volonté de faire changer les choses pour améliorer la situation du peuple. Elle se retrouve en opposition frontale avec la vision du Dr Ahemadi.

Or le film ne prend pas clairement parti dans cette lutte. Sous une apparence de film complotiste comme il y en a des dizaines dans le cinéma occidental, Shanghai se démarque fortement en laissant le spectateur libre de se faire son opinion sur le sujet de fond. Le Dr Ahemadi est certes charismatique, mais c’est une personnalité extérieure, un opposant professionnel, et son discours est plutôt stéréotypé et convenu. A l’inverse, les ruelles crasseuses et le sous-développement apparent appellent clairement à des changements qui pourraient aller dans le sens du projet IBP, c’est-à-dire celui du progrès comme le hurlent les manifestants violents du Front. Cette absence de prise de position est évidente à la toute fin, lorsque tous les personnages sont révélés et que le châtiment s’annonce. Le dialogue se termine sur une dernière phrase prononcée comme un regret : "l’Inde aurait pu dépasser la Chine".

Shanghai va encore plus loin en s’intéressant beaucoup aux petits et aux sans-grades qui en constituent la toile de fond. Il est extrêmement frappant de voir la multitude de serviteurs qui tournoient autour des puissants. Et on pourrait même considérer que la plupart des personnages, comme Krishnan ou même son supérieur Kaul (Farooq Sheikh) par exemple, sont eux-mêmes des serviteurs. Shalini est en réalité la seule qui n’ait à aucun moment un comportement servile. C’est d’ailleurs elle qui pousse les autres protagonistes à se dépasser, et au fond, à désobéir.

Elle est un peu l’étrangère occidentalisée dans cet univers très codifié où tout le monde baisse la tête. Son anglais parfait fait écho aux cours que suivent les Indiens dans le film pour sortir de leur condition. Comme si la mondialisation et l’abandon de relations sociales ancestrales étaient vus comme la voie du développement. A cet égard également, Dibakar Banerjee a réalisé un film hautement politique non seulement en critiquant ouvertement l’Inde d’aujourd’hui mais aussi en montrant un chemin possible.

Même si Shanghai est un film grave et sérieux, il n’est ni lourd ni ennuyeux. Dès le début, le spectateur est intrigué et accroché par quelque chose qui cloche dans ce thriller politique : les "gentils" ne sont pas présentés sous un jour très favorable. Shalini, jouée par Kalki Koechlin, est plutôt mal fagotée avec une coiffure hideuse, et son histoire d’amour infantile avec le Dr Ahemadi fait d’elle une gamine insupportable. Jogi, joué par Emraan Hashmi, a les dents jaunies et un sourire qui fait penser qu’il est débile. Quant à Krishnan, interprété par Abhay Deol, il est tellement lisse et inexpressif qu’on pourrait le prendre pour une poupée en plastique.

Et puis au cours du film ils se révèlent lentement. Shalini devient très émouvante dans son obstination à découvrir la vérité, quel qu’en soit le prix. Kalki Koechlin atteint cette vérité à la fin du film dans une de ces scènes éblouissantes dont on a pu avoir un aperçu dans That Girl in Yellow Boots. Jogi devient touchant, intelligent et courageux. Emraan Hashmi s’éloigne ici de la Bhatt Factory et offre une performance d’acteur aux antipodes de ses rôles habituels. Quant à Krishnan, sur lequel on aurait difficilement pu parier, il réalise une des plus belles scènes d’exécution politique qu’il ait été donné à voir. Abhay Deol est une nouvelle fois exceptionnel, tout en retenue, peut-être encore plus fort que dans Dev. D.

Tout cela n’est possible que parce que tous les seconds rôles sont eux aussi de premier ordre. Jaggu (Anant Jog), le chauffeur ivre du pick-up, est bouleversant sans presque prononcer une parole. Bhaggu (Pitobash Tripathy), son acolyte à l’arrière du pick-up, est à la fois effrayant par son absence totale de conscience, et touchant parce qu’il ne comprend pas ce qui arrive ni dans quel engrenage il a mis le doigt.

Le travail des acteurs permettrait à lui seul de compenser une histoire a priori assez prévisible. Il plonge le spectateur progressivement dans l’univers du film qui paraît de plus en plus réel à mesure que l’intrigue se déroule. Cela transforme un thriller banal en une aventure qui se révèle haletante. On ne s’ennuie pas une seconde et on goûte chaque scène, chaque dialogue, jusqu’à l’apothéose finale.

Comme la plupart des Bollywood récents, Shanghai se devait d’avoir son item number. C’est le cas avec la chanson Imported Kamariya, interprétée par Tina Ray. Musicalement, elle n’est pas très intéressante. En revanche, sa mise en scène est remarquable car elle s’intègre complètement à l’histoire tout en réalisant une mise en abyme pleine de sens. La jeune "actrice" anglaise nous est présentée à sa descente d’avion et elle donne son spectacle artificiel pour le plus grand plaisir des hiérarques du Front. Les paroles de sa chanson glorifient à demi-mot le modèle de développement importé avec des gratte-ciels comme à Shanghai. Tina Ray fait beaucoup d’efforts pour imiter les danseuses indiennes sans réellement y parvenir, ce qui laisse entrevoir une critique acide de la tendance actuelle à intégrer des starlettes exotiques pour n’importe quelle raison dans le cinéma indien.

La seconde chanson chorégraphiée, Bharat Mata Ki Jai, interprétée par Pitobash Tripathy et Emraan Hashmi, est une chanson satirique qui présente un contrepoint étonnant avec Imported Kamariya. Extrêmement rythmée, sans grande sophistication, avec un texte controversé (les chansons ne sont pas sous-titrées sur le DVD) qui moque la corruption des puissants, elle invite à se déchaîner comme le font les petites gens de la rue dans le film.

Une bonne histoire, tournée de main de maître, avec des acteurs au meilleur de leur art, voilà qui pourrait suffire à faire de Shanghai un grand film qui se regarde avec plaisir. On peut n’y voir qu’un thriller politique qui nous tient en haleine jusqu’à ce dernier plan où la caméra s’attarde paresseusement sur une dernière affiche électorale étourdissante. Mais il est en réalité encore beaucoup plus fort que cela, et l’adaptation de Z n’est finalement qu’un prétexte à nous proposer une réflexion puissante sur l’Inde d’aujourd’hui.

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