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Une Certaine idée de l’Inde

Publié vendredi 2 septembre 2016
Dernière modification vendredi 2 septembre 2016
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Par Fabrizio

Rubrique Littérature
◀ L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire (...)
▶ La Belle et Ganesh
« Donc tu es allé en Inde. C’était bien ?
– Non.
– Tu t’es ennuyé ?
– Non plus.
– Que t’est-il arrivé là-bas ?
– J’ai fait une expérience.
– Laquelle ?
– L’expérience de l’Inde.
– Et ça consiste en quoi ?
– À faire l’expérience de ce qu’est l’Inde.
– C’est-à-dire ?
– Comment t’expliquer ? L’Inde c’est l’Inde…
[…]
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je veux dire que tu devrais sentir l’Inde comme, dans l’obscurité, on sent la présence de quelqu’un qu’on ne peut pas voir, qui ne dit rien, et qui, pourtant, est là.
– Je ne comprends pas.
– Tu devrais la sentir, là-bas, vers l’Orient, par-delà la Méditerranée, l’Asie mineure, l’Arabie, la Perse, l’Afghanistan, quelque part entre la mer Arabique et l’océan Indien… Sentir qu’elle est là, qu’elle t’attend… »

En 1961 Alberto Moravia, peintre austère et impitoyable des rapports amoureux [1], débarquait en Inde en compagnie de Pier Paolo Pasolini, poète scandaleux, écrivain enragé, réalisateur passionné d’une œuvre sulfureuse que l’on ne présente plus [2]. Deux hommes, deux amis, si différents ! — accompagnés d’une femme, l’exquise romancière Elsa Morante —, s’en allaient donc, en ces années-là, à la rencontre d’une certaine idée de l’altérité existentielle.

De cette expérience intense, au fil des errances et des divagations de l’esprit, ils ont tous les deux tiré des réflexions, des livres, deux écrits aussi singuliers que complémentaires, réflexions toujours actuelles sur un pays qui n’est plus : l’Inde de Nehru aux temps du tiers-mondisme. Deux textes, donc, non pas antinomiques (comme les hommes qui les ont écrits) mais deux introductions sensibles et rigoureuses aux méandres d’un pays mystérieux et aux mille visages.

Sensuel et viscéral — érotique ? —, Pasolini écrit L’Odeur de l’Inde ; une invitation à l’Inde des sensations, celle de la douceur des corps, de l’aspérité des visions, des rues, des quais, de la pauvreté, des enfants abandonnés, des fleurs putréfiés sur les corps brûlés dans les bûchers de Bénarès. Rationnel, distant et austère — presque indifférent —, Moravia rédige Une Certaine idée de l’Inde : une réflexion critique sur l’état de la société indienne quinze ans après l’Indépendance et les douloureuses déchirures de la Partition. Au regard sensuel et fragile de Pier Paolo — bête assoiffée enivrée de l’Inde, homme dévasté par la misère du pays —, répond la vision de Moravia, intellectuel érudit expliquant ce qui le dépasse, déchiffrant ce qui lui échappe. L’odeur et l’idée, donc, d’un pays millénaire vécu par le corps et l’esprit de deux italiens singuliers !

En ces années-là les deux comparses, hommes de lettres et critiques de cinéma à leurs heures perdues, écrivent pour Nuovi Argomenti, la revue fondée par Moravia en 1953 [3]. C’est d’ailleurs à ce titre qu’ils ont été conviés à un congrès en commémoration du poète Rabindranath Tagore. Pourtant, aucun d’eux ne semble avoir de la considération pour ce monstre de la littérature, prix Nobel en 1913. C’est tout juste si Pasolini l’évoque alors qu’il manifeste sa déception des intellectuels indiens [4]. Moravia, quant à lui, l’omet, l’exclut, comme une page qu’il aurait tourné, un livre qu’il aurait fermé, comme s’il s’était décidé à écrire sur une toute autre Inde, non plus celle d’hier mais celle de demain.

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Pier Paolo et Alberto


À la différence de Pasolini, l’auteur du Mépris avait déjà eu l’occasion de fouler le sol indien et, entre fiches et documents, entouré de livres et de citations, il avait une riche connaissance de ce pays. Mais peu importe les trésors de savoir ou le nombre de fois que l’on s’y rend, l’Inde est une expérience toujours unique, radicale, terrible ; on n’en sort jamais indemnes.

Et alors que Moravia revient dans le Sous-continent, on dirait que c’est sa toute première fois. Il a besoin d’expliquer ce pays, de le rationaliser, à force de mots, à coup d’arguments ; de décrire son « immensité monotone » ; ses religions délirantes, imaginatives, presque extravagantes, véritables monuments d’audace humaine ; ses foules frappées par les mille et une conditions universelles de la misère ; ses bûchers, où la précarité des vivants fréquente, sans honte, la décomposition des morts ; ce continent qui sous la conduction de Nehru se lève pour affronter les défis politiques posés aux sociétés humaines… et, surtout, d’évoquer, au détour d’une phrase anodine, cette femme à la beauté incroyable, lépreuse qui tend ses moignons pour demander l’aumône… comme on tend les mains pour « cueillir le fruit d’un arbre qui n’appartient à personne. »

Est-ce pour se protéger du choc culturel que l’intellectuel érige des remparts, bâtis sur des connaissances érudites ? Est-ce pour cela qu’il élève des forteresses de raison, cimentées avec l’objectivité détachée des mots encyclopédiques ? Certes, Moravia découpe et construit sa pensée avec précision, il assène aussi ses arguments implacables, mais a-t-il vraiment conscience de sa place ? Sait-il qu’il n’est qu’un touriste éclairé, déambulant dans un pays qui lui demeure étranger ?

Soudain, derrière son analyse distancée on décèle, cachée, sa fascination pour le pays ; derrière ses références savantes et ses contradictions apparentes on devine qu’il est dépassé par l’Inde… et alors que le long de ces 134 pages il a évacué les relations humaines — ne parlant jamais des hommes, pas même de celui qui l’accompagne, pas même de sa compagne — il avoue comme Pier Paolo, sérieux et fragile, que « l’Inde est un continent, dont l’intérêt majeur réside dans le facteur humain » ! On dirait que Moravia a enfoui l’intime et le privé, qu’il a opté pour l’indifférence, pour mieux accepter ce pays.

Le seul homme auquel Moravia s’identifie c’est Nehru. Il ne cache d’ailleurs pas son admiration pour cet intellectuel libéral à la tête d’un géant qui se met débout. Leur rencontre s’avérera nonobstant décevante pour le lecteur : court, admiratif, leur entretien apparaît sans nouveauté, sans grand intérêt… rien à voir avec la rage enfiévrée et coupable de Pasolini contre le Premier ministre indien [5].

Moravia n’est pas Pasolini, qui préfère le contact des Indiens et la fréquentation de cette Inde si proche mais insaisissable… comme ces gamins des rues aux sourires avenants, à la misère lointaine… Le réalisateur d’Accattone, qui flaire avec plaisir l’odeur pestilentielle de l’Inde, se reconnaît même dans l’intouchable indien comme il l’avait fait avec le prolétaire italien. Éprouvé et honteux par la pauvreté de son enfance, il ne peut s’empêcher de s’identifier à cette Inde familière qui échappe pourtant à son entendement.

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Pasolini, Moravia et Maria Callas lors d’un voyage en Afrique

L’intérêt du livre de Moravia ne repose pas tant sur la description d’une Inde qui n’est plus, mais plutôt dans la découverte charmée d’un pays radicalement différent. Il est toujours intéressant de lire ses analyses sur le colonialisme, la religion comme situation existentielle, les implications du polythéisme, de l’impureté et du système de castes. Mais depuis l’écriture du livre, le pays — qui paraît toujours immuable et éternel — a vécu les assauts fracassants des vagues puissantes de la mondialisation, et l’Inde fantasmée peuplée de fakirs et de rope tricks [6], a bien changé.

Par rapport à l’œuvre de Pasolini, le livre de Moravia présente l’avantage d’être plus structuré. En apparence plus accessible, tendre et sentimental, L’Odeur de l’Inde offre un récit nébuleux, disséminé, se perdant dans la géographie compliquée du pays et la psychologie délicate de l’auteur. Mais dans la touffeur moite et insoutenable d’un pays surpeuplé, les deux auteurs décryptent avec élégance la beauté curieuse que l’on retrouve en Inde… même dans sa laideur, même dans le fléau de la pauvreté.

Que conclure ? Les deux amis ont sillonné ce vaste et inépuisable pays, ils l’ont senti sans pouvoir forcément lui donner un sens, ils l’ont pensé mais ils ne savent pas ce qu’est l’Inde… ils en ont tout juste une certaine idée :

«  [l]’Inde est le pays des choses inouïes qu’on regarde à trois fois en se frottant les yeux… ce pays des choses qui existent et qui n’existent pas, qui vont et qui viennent… »

Fiche bibliographique :

Titre : Une Certaine idée de l’Inde
Titre original : Un’idea dell’India
Auteur : Alberto Moravia
Traduction : Traduit de l’italien par Ida Marsiglio
Date de parution : Mars 2008 [1962 pour la première édition en italien]
Édition : Arléa, poche, 134 p.
ISBN : 978-2-86959-811-9


[1Auteur malade, Alberto Moravia a légué à la littérature L’Ennui et Le Mépris. Ce dernier a été adapté au cinéma en 1963 par Jean-Luc Godard dans l’un des plus beaux films jamais tournés en cinémascope.

[2De Salò ou les 120 Journées de Sodome à Médée, en passant par Accattone et Porcherie, l’œuvre de Pasolini est scabreuse, violente et spirituelle. Moravia lui-même définissait son ami comme le « Jean Genet italien ».

[3Revue qu’il voulait comme l’équivalent italien des Temps Modernes de Sartre. D’ailleurs, avant Sartre, Moravia était connu et décrit comme un auteur « existentialiste ».

[4Il ne serait qu’un « poète dialectal » !

[5Pier Paolo admire aussi Nehru, mais avec son tempérament fougueux, il ne comprend pas, alors que Nehru possède un pouvoir et une autorité sans conteste, pourquoi les réformes nécessaires pour en finir avec les inégalités de caste n’ont pas été conduites.

[6Cette légende aurait été inventée par le Chicago Tribune en 1890, dans un reportage fictif, afin d’augmenter le tirage du journal. Voici une description du « tour de la corde indienne » : Un fakir lance une corde qui reste suspendue en l’air et dont le bout se perd dans le ciel. Un garçon grimpe le long de cette corde jusqu’à disparaître dans les hauteurs. Le fakir tire un sabre et grimpe le long de la corde à la suite du garçon. Tout à coup, le corps démembré du garçon tombe du ciel et le fakir redescend ensanglanté. Le fakir prononce des paroles rituelles et le corps du garçon est reconstitué sous les yeux des spectateurs.

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